L'avocate et militante féministe Gisèle Halimi est morte à 93 ans. Au micro de Pascale Clark, elle racontait l'histoire de sa passion avec sa petite fille dans son livre "Histoire d'une passion".

Quand Gisèle Halimi rendait hommage à sa petite fille dans un de ses livres
Quand Gisèle Halimi rendait hommage à sa petite fille dans un de ses livres © Getty

C'est l'histoire d'une passion dévorante et même totalitaire entre deux êtres soudés, et quand l'un disparaît, l'autre dépérit. C'est l'histoire d'une passion entre une grand-mère et sa petite fille. La grand-mère est toujours avocate, c'est une grande figure du féminisme, elle a eu trois garçons, cette femme c'est Gisèle Halimi

Dans ce livre qu'elle publiait, "Histoire d'une passion" aux éditions Plon, elle fait écho à beaucoup de choses qui sont inscrites au plus profond d'elle-même et de ses engagements féministes comme son combat en faveur de la condition féminine et ceux menés en faveurs de la défense inaltérable des Droits de l'homme : 

Écrire, raconter cette passion amoureuse avec sa petite fille, un exercice plutôt douloureux ou joyeux ?

Gisèle Halimi : "Je dirais joyeuse finalement, libératoire comme à chaque fois j'avais besoin de mettre les choses en place, et je crois que l'écriture ça aide beaucoup. Libératoire dans le sens exprimer comme on ne peut pas exprimer par la parole aux interlocuteurs que l'on n'a, aussi bien ce qu'on l'on aime que ceux qui ne vous aiment pas, exprimer avec la plume ce qu'on ressent".

C'est aussi l'histoire d'une rupture avec votre fils mais qui vous prive de vos petits enfants. Vous n'avez pas eu peur de vous confronter à cela ?

GH : "Non seulement je n'ai pas eu peur, mais j'ai eu besoin de le faire parce que, ce qu'il me paraît important c'est que j'ai eu besoin, de ça. J'ai envoyé le manuscrit à ma petite fille avant de le publier parce que je voulais savoir si elle se reconnaissait dans ce que je disais et si elle avait un petit peu aussi partagé ses phases douloureuses, je crois que oui d'ailleurs que j'avais vécues.  Elle m'a dit que c'était exactement ça et c'est pour cela que je l'ai publié".

Un amour total que votre petite fille vous a permis de (re)découvrir, provoquant des sentiments insoupçonnés en vous ?

GH : "C'est une recherche de transmission et il est vrai que c'est un petit peu combler d'abord une frustration car j'avais toujours voulu avoir une fille et 3 fois, j'ai eu trois garçons. Je dois dire que oui ça m'a fait revivre ce qu'on vit on quand on est jeune et à l'égard d'un homme ou d'une femme, une vraie passion. C'est la définition de la patience, le monde n'existe que par rapport à l'objet de votre passion, vous êtes gaie ou triste selon que l'objet de votre passion vous a souri ou repoussé. J'ai vraiment vécu ça. Ça m'a fait du bien, je me suis sentie rajeunie à travers ce livre". 

Vous apprenez la nouvelle : vous êtes grand-mère d'une petite fille et immédiatement c'est le vertige ? 

GH : "Un vertige absolument d'être grand-mère mais surtout avoir une fille dans la proximité autour de moi, dans mon affectivité, dans mon intelligence que j'avais souhaitée toute ma vie. Ça fait écho immédiatement à mon histoire et puis évidemment, peut-être pas à ce moment-là, aussitôt après, les choses se sont liées, les histoires se sont nouées, la mienne, d'une fille qui adorait sa mère, mais que sa mère n'aimait pas. Et puis une femme qui voulait avoir une fille et qui a eu trois garçons. Et enfin, je considérais cela presque comme un aboutissement.

Une mère aussi traitée comme un fille doit l'être en Tunisie, et lorsque les interdits qui consistent à ne pas étudier, de devoir se marier à 15 ans, ce que je rejeté et en disant pourquoi et cette réponse à chaque fois : Mais parce que tu es une fille, c'est comme ça, ma mère a vécu comme ça et moi, avec l'énergie du désespoir, j'ai dis non".

Un bouleversement et une déception initiale ?

GH : "Il y avait une petite déception initiale. Parce que quand j'ai eu mes fiches, on ne savait pas à l'avance le sexe de l'enfant que l'on devait avoir. On a toujours l'espérance jusqu'au moment de l'accouchement. Moi ça été un garçon, encore un garçon puis encore un garçon et le troisième où j'espérais vraiment une fille parce que beaucoup d'années s'étaient passées 10-12 ans j'avais changé d'homme, les gênes se sont entêtés".

Une génération après, vous avez une petite fille. C'est un amour fou et réciproque immédiatement

GH : "Ça devient le centre de votre vie, de mes journées d'avocate mais autour d'un rendez-vous, autour d'un entretien téléphonique autour d'une visite, tout est passé alors au second plan". 

Est-ce qu'en vivant cette passion à un moment donné vous avez senti un excès émotionnel ? 

GH : "Franchement, non. J'ai vécu ça dans une sorte de plénitude heureuse et dans une étanchéité par rapport d'abord aux autres personnes et par rapport au reste du monde. Je vivais vraiment un bonheur absolu et je ne souffrais pas du tout de me voir un petit peu déconnectée, isolée du reste. 

La petite, c'était totalement réciproque pour elle aussi. C'était même à la limite la source d'une mauvaise humeur du côté de l'autorité parentale, évidemment. Elle voulait que ce soit mamie tout le temps. À un certain moment, sa mère voulait lui offrir des boucles d'oreille, elle me tenait la main, il y avait une relation tout à fait exceptionnelle". 

D'autres choses sont venues se cristalliser dans cette relation-là ? 

GH : "Je dirais non parce que vous savez, quand des êtres vivent des passions comme ça, c'est parce qu'ils sont en attente de ces passions ou bien parce qu'ils en ont besoin. Et c'était peut-être à la fois son cas et le mien. C'était plutôt vivre cela dans toute sa plénitude. Je me dis simplement que ça a été une grande histoire partagée. Il y a eu un début et une fin parce que, bien entendu, comme toute passion il y a une fulgurante, une incandescence, mais après, il faut reprendre le chemin quotidien de la vie et sans cette incandescence. Mais il en reste car nous sommes très, très proches, ma petite fille et moi, elle a 18 ans. Il en reste des lumières".

Est-ce que la passion prend sa source dans le fait qu'elle soit une fille ou bien est-ce sa personnalité ?

GH : "Les deux. D'abord parce que c'est une fille, mais si elle n'avait pas été ce qu'elle est, je suppose que cette passion se serait à affadie, ça n'a jamais été le cas car elle était porteuse de ma passion".

Aujourd'hui, votre petite fille a 18 ans, comment réagit-elle par rapport à cette passion ?

GH : "Elle était très émue par le livre, elle trouvait ça très juste mais elle me disait que c'était aussi trop pour elle de se sentir l'objet de la passion, du livre, elle s'est sentie quelque peu exposée".

Avoir une petite fille, une expérience unique dans ma vie 

GH : "J'ai trois fils qui sont épatants. Mais une fille, c'était pour moi, surtout pour une féministe, l'envie de voir d'avoir cette expérience, d'avoir une fille et d'avoir quelqu'un qui verrait dans mes yeux la femme qu'elle allait devenir et ce qu'un garçon ne peut pas faire. Je voulais mettre un peu à l'épreuve mes engagements féministes, parce que c'est toujours très beau de s'engager dans l'abstrait quand il s'agit d'envoyer les autres à la guerre, mais moi, qu'est-ce que j'aurais fait dans cette guerre ? Toutes ces questions sont restées pour moi sans réponse. Ça n'a rien de choquant. 

J'étais jusque-là privée d'une expérience que je voulais absolument vivre, c'était comme une frustration qu'il fallait que je comble

D'où vient, selon vous, ce sentiment que la cause de la femme régresse ?

GH : "Je crois qu'il y a une base idéologique et qu'à chaque fois qu'il y a une avancée des femmes, cela est vécu par la société ou le pouvoir comme quelque chose d'indu, d'anormal. On régresse parce que ce que ce qui était considéré comme des libertés à conquérir et ce qui faisait qu'on croyait qu'on les avait complètement conquises, sont vécus, me semble-t-il comme des libertés tolérées. Et toute la différence est là dans cette évolution de la condition des femmes en général". 

La notion de combat et les jeunes générations 

GH : "Ça va presque plus loin que cela, en ce sens que ma petite fille par exemple, ne comprend pas intellectuellement que les garçons puissent être assez bêtes pour penser qu'il y a une différence entre elles et eux. 

Ce que les femmes considèrent comme acquis est toujours frappé par une espèce de malédiction. Ce que les femmes conquièrent et acquièrent est considéré comme étant à reprendre aussitôt par l'ennemi. C'est pour cela qu'il ne faut jamais considérer que ce qu'elles ont est définitif. Ce n'est pas parce qu'il y a une crise, mais la crise est justement le moyen pour faire passer un nouveau message idéologique qui refuse que les femmes soient en première ligne". 

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