Julien Doré a surpris tout le monde en sortant le 2 mars dernier un album acoustique, sobrement intitulé « Vous & moi ».

Julien Doré aux Victoires de la musique en 2018
Julien Doré aux Victoires de la musique en 2018 © Getty / Stephane Cardinale - Corbis

Avec quand même l’idée que cette esperluette, le fameux « & » qui a donné son titre à son dernier album studio, reste l’élément fédérateur entre Julien Doré et son public. « Vous & moi » donc, pour prolonger le désir du lien, en déshabillant les chansons pour les faire revenir à l’origine du monde. Comme dans le tableau de Gustave Courbet, Doré opère la matérialisation de l’extrême nudité des chansons .

C’est probablement ce succès gigantesque qui a suscité ce nouveau désir chez Julien Doré. Un désir paradoxal. Partagé et divisé de façon presque contraire entre le sentiment d’être dans la plénitude de son art et de son succès avec un album qui a affiché tous les records, et le besoin de reconnecter avec le frisson des commencements. Le miracle, c’est surtout pour Julien Doré de repartir à zéro, de redécouvrir le plaisir inné et impérieux de la première fois. 

Boire à la source de l’éveil

Ecrire une chanson c’est déjà au départ se mettre volontairement en état de dénuement. Dialogue fragile entre son intériorité et la voix dont on sait qu’elle dit à peu près tout de la psyché. Si le succès possède cette vertu magistrale de rassurer, pour Julien Doré c’est étrangement l’occasion de se mettre à poil devant celles et ceux qui l’aiment et ne le jugeront pas. Lui qui chante pourtant " faut pas trop m’aimer moi, sinon je panique…"

Pour cet exercice acoustique Julien Doré s’est isolé dans le sud de la France au contact du bois, de la pierre et de la nature. C’est dans la cave à vin d’une vieille bâtisse, qu’il a revisité 12 chansons. L’occasion aussi pour lui d’évoquer un poète philosophe naturaliste. 

Julien Doré cite Henry David Thoreau : Ce qui se trouve devant nous et ce qui se trouve derrière nous, sont bien peu de chose, au regard de ce qui se trouve à l’intérieur de nous. Et quand nous faisons jaillir dans le monde ce qui se trouve en nous, des miracles se produisent...

Julien Doré confesse aussi que le vertige du succès provoque forcément la peur du vide. De l’après. Continuer à être sans paraître. Avec ses chansons dénudées, il entame la descente à la fois avec volupté et sensualité. Il retrouve sa voix et une vérité d’interprétation que les performances de stade écrasent obligatoirement. Et il confronte la vraie nature des chansons à leur propre dénuement. Et comme dans la vraie vie, la nudité des corps est impitoyable. Certaines chansons passent timidement l’examen de la nudité, d’autres prennent une beauté que l’on ne soupçonnait pas. 

Ce disque est aussi l’occasion de retrouver le Julien Doré que l’on aime dans l’exercice de la reprise. Il réinterprète « Aline » de Christophe et surtout « Africa » de Rose Laurens. Julien Doré plus qu’un expert de la reprise, réanime les chansons avec sa propre respiration et sa sensualité animale. Il sait creuser dans l’identité des chansons populaires pour leur donner un sens qu’elles n’osaient pas revendiquer. Il nous fait passer du plaisir coupable à la jouissance à ciel ouvert. Avec lui les questions sur le bon ou mauvais goût ne se posent pas. Attitude Wharolienne, il plonge tête baissée dans la matière de ces tubes dont on pense souvent qu’ils sont creux. Et comme pour mieux désosser la chanson déjà mille fois patinée, il invite une voix ô combien usée par les contes et légendes du rock’n’roll français, la voix d’un second couteau qui instaure ainsi avec un chanteur doré d’aujourd’hui, un dialogue qui devient celui d’un père et d’un fils dans les abysses de la confession. Dick Rivers et Julien Doré comme au fond de la mine, découvrant le côté blues d’une bluette pour top 50 et petit clous rouillés par le temps. 

Et pour paraphraser Serge Gainsbourg, disons que Julien Doré : sous aucun prétexte/ il ne veut/devant nous surexposer ses yeux/derrière donc ses chansons acoustiques/ il saura mieux/comment nous dire adieu. 

Pour mieux revenir bien sûr. Et retrouver la courbe de l’esperluette, du lien entre lui et nous.
 

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