Quentin a lu tout Baudelaire, tout Apollinaire, tout Hugo, tout Rimbaud, mais a encore besoin de poésie, alors, Éric, bon camarade, lui conseille d'écouter du rap, parce que certaines chansons de rap peuvent être des poèmes.

Portrait du rappeur Dinos à Paris, le 18 novembre 2019.
Portrait du rappeur Dinos à Paris, le 18 novembre 2019. © AFP / JOEL SAGET

Quentin : Subtil,  j'aime bien l'idée que les chansons de rap soient des poèmes.

Éric : Ecoute, selon la définition du Larousse, la poésie est l'art d'évoquer et de suggérer les sensations, les impressions, les émotions les plus vives par l'union intense des sons, des rythmes, des harmonies, en particulier par les vers.

Q : Effectivement, c'est une définition qui pourrait complètement s'appliquer au rap. S’il y a bien une musique qui s'appuie sur le rythme et le son des mots, c'est bien lui.

E : Tout à fait, par exemple, souviens-toi, il y a un rappeur qu'on a comparé très tôt à un poète, c'est Mc Solaar qui en 1991 sortait l’une de ses master pieces, Caroline

Comme le trèfle à quatre feuilles, je cherche votre bonheur
Je suis l'homme qui tombe à pic, pour prendre ton cœur
Il faut se tenir à carreau, Caro ce message vient du cœur
Une pyramide de baisers, une tempête d'amitié
Une vague de caresse, un cyclone de douceur
Un océan de pensées, Caroline je t'ai offert un building de tendresse.

Q : C'est beau et super bien écrit même si parfois le rap n’est pas aussi poétique.

E : Oui mais le rap est un des styles qui bouscule le plus la langue française en la dynamisant et si parfois il choque c'est parce qu'il touche au plus près aux thèmes de la société.

Q : C'est vrai, le rap va là où d'autres musiques ne vont pas, il met souvent en lumière la précarité, les problèmes de drogue, chômage, de violence dans les quartiers. Mais aussi le bien-vivre ensemble !

E : C'est ce que nous avait expliqué Dinos dans notre émission Le Grand Urbain qui, dans son nouvel album, a écrit un morceau intitulé Les Pleurs du Mal en référence au recueil de Baudelaire :

Moi, j'broie du noir comme une machine à café
J'frôle l'hernie discale à cause du poids d'mes péchés
Dis-moi qu'y aura plus la rage qu'y aura plus la peste
Quand j'crie mon désespoir, on m'entend jusqu'à Budapest
L'humain est contradictoire, l'humain me fait rire
Il va chez la voyante mais il refuse qu'on lui spoil une série (hey)
On sait c'qu'on dit, on sait c'qu'on est, on sait c'qu'on pense
On sait juste pas c'qu'on fait, ouais
Là où nous allons, les regrets sont inutiles comme les ceintures de sécurité dans l'avion

Q : Quand on entend un artiste comme Dinos pourquoi on a autant de mal à se dire que le rap c'est la nouvelle poésie ?

E : Parce qu'on veut tout de suite comparer ce qui n'est pas comparable. Aussitôt, on va vouloir comparer par exemple Booba à Verlaine, alors que ce sont des époques et une langue qui ont plus d'un siècle d'écart !

Q : C'est comme comparer la politique de Raymond Poincaré à celle d'Emmanuel Macron en fait.

E : Surtout on estime que s’il y a vulgarité alors, il n'y a plus de poésie. Mais c'est oublier que des poètes en leur temps se sont amusés à rédiger des poèmes pour le moins obscène, écoute par exemple :

Con large comme un estuaire
Où meurt mon amoureux reflux
Tu as la saveur poissonnière
Biiiiiiiippppppp
La fraîche odeur trouduculière

Q : C'est de Booba ?

E : Non Apollinaire, un poème très cru intitulé Con large comme un estuaire.

Q : En parlant de Booba, il est le sujet d'un documentaire de Souheil Medaghri intitulé Booba, des poèmes sans poésie, qui pose justement la question de la poésie dans les textes de Booba.

E : Pour info il est disponible gratuitement sur YouTube, on recommande aux auditeurs de le regarder.

Q : En fait, le rap réinvente la langue et même ses figures de styles. Par exemple avec le rap on parle souvent de "métagore".

E : C'est quoi ?

Q : La métagore comme son nom l'indique, c'est une forme de métaphore mais qui suggère une image trash ou vulgaire.

E : Pas mal, je note, j'aime bien l'idée.

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