Avec "Je suis Africain", Rachid Taha livre peut-être, après la mort, son plus bel album, dénudé, à vif et plein d'humour.

Rachid Taha : "Je suis Africain" (Barclay)
Rachid Taha : "Je suis Africain" (Barclay) © Getty / Aurélien Meunier

J’ai oublié mes amis, J’ai oublié ma mère / mon père / ma sœur, J’ai oublié de voyager / de regarder, Je t’ai oubliée, toi (...)Je n’oublierai pas les fachos / les traîtres / Je n’oublierai pas les assassins, Je n’oublierai pas le feu.

Il faut d'emblée nuancer l’idée d’album posthume : parce que ce vous n'écoutez pas un album finalisé en l'absence de l'artiste, à partir de bandes éparses. Comme me l’expliquait Toma Feterman, le musicien qui a réalisé tout l’album et joué une bonne partie des instruments, le disque était terminé du vivant de Rachid Taha. Après deux ans et demi de travail, de création la nuit chez l’un et chez l’autre, l’album était réalisé fin juillet 2018. Rachid Taha s’est éteint en septembre. Non sans envoyer ses dernières flèches, et un album qui pour moi et l’un de ses plus beaux et des plus étonnants.. 

À en croire les paroles, ce serait sa première chanson en anglais qu'écrit Rachid Taha...  C’est en fait une réponse directe à son ami Brian Eno, le grand musicien et producteur anglais qui lui avait prédit une gloire encore plus grande s’il se décidait à chanter à anglais. La réponse a mis du temps à venir, mais Rachid Taha tissait encore, des années après, des fils qui le liaient à ceux qui ont compté dans son parcours, Brian Eno aussi donc. 

On entend ici un Rachid Taha dénudé, à vif, comme il le chante avec humour

Je fais du striptease, je m’effeuille jusqu’au cœur » […] De Singapour à Venise, je fais du striptease. 

C’est aussi un album en forme de portrait intime comme cette photo choisie pour la couverture, un cliché pris il y a des années (par Richard Dumas en 2000 et choisie par son fils Lyès Taha) : un bandeau de couleurs se resserre autour du regard, comme dans un Western de Sergio Leone, et les références ne manquent pas dans ce grand disque composite… 

« Est-ce que tu connais l’autre ? » question à double fond pour un infatigable de la conversation. Rachid Taha, ceux l’ont croisé le savaient, pouvait parler pendant des heures et ce disque c’est un Art de la Conversation transformé en chansons : Toma Feterman qui voulait un disque sincère, qui rende cet aspect de la personnalité flamboyante de Rachid Taha prenait sans cesse de petites notes pour lui donner quelques mots clés au moment d'improviser, et tout se mettait en place. Et le discours où pendant des heures au café il se voyait en Africain, en descendant de Lucy devient… cette chanson "Je suis Africain".

Toma Feterman, qui a fait cet album avec Rachid Taha :

Les gens voyaient souvent Rachid comme un mec bourré et farfelu, il était en fait hyper spirituel -à tout point de vue- et profondément sensible. Je crois que c'est ça être un artiste et Rachid avait des antennes de fou.

Toma Feterman (co-fondateur du groupe La Caravane Passe, de Soviet Suprem, réalisateur de l’album "Je suis africain") : 

Notre rencontre s’est fait d’abord par téléphone, quand je travaillais sur un album de mon groupe La Caravane passe. Rachid m’appelle à deux heures du matin parce qu’il avait écouté une maquette, il voulait chanter dessus. On a bossé ensuite sur un morceau de La Caravane "Baba". Et puis à la fin de la session il me dit : laisse tout branché, maintenant on va créer, et 12 chansons sont venues dans la nuit. Certaines improvisées totalement, je crois que seulement quatre sont vraiment restées mais j’ai gardé certaines voix d’improvisation intactes comme par exemple "Happy End" ou "Andy Waloo". Fin 2015 on se voyait régulièrement donc, il m’appelait quand il avait un coup de blues mais on ne prévoyait vraiment pas d’album. J'ai voulu faire avec lui un disque sincère, et Rachid en était fier je crois. 

Rachid Taha "Je suis africain" (Barclay)

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