2021. Cela fait 230 ans cette année que la justice est rendue au nom du peuple français, notamment grâce à la présence des jurés en cour d’assises. Ces acteurs de l'ombre rendent chaque année quelques 3 000 verdicts en France.

La cour et les jurés, le 18 juillet 2005, au palais de justice d'Angers
La cour et les jurés, le 18 juillet 2005, au palais de justice d'Angers © AFP / Alain JOCARD

Vous êtes plus de 50 000 contribuables à avoir reçu en 2020 un courrier de votre mairie vous informant que vous avez été tiré au sort pour être juré, certains recevront ensuite une convocation pour se présenter à l'une des prochaines sessions de la cour d'assises de leur département. Pour la seule ville de Paris, 2 300 sont ainsi sélectionnés chaque année. C'est une expérience qui inquiète ou qui intrigue, mais qui restera à coup sûr un des moments forts de votre vie. Ainsi en est-il en France depuis 1791. Juré, vous allez connaitre un univers que vous n'avez certainement jamais côtoyé, vous allez entrer dans l'intimité des gens et dans l'horreur d'un crime, vous allez entendre des souffrances et ressentir des émotions que vous ne pourrez partager avec personne, et puis vous allez délibérer, avec les autres jurés et les magistrats de la cour, exprimer votre intime conviction avec un bulletin de vote qui contribuera à condamner ou acquitter un accusé. Vous en ressortirez troublé, satisfait ou contrarié, vous en garderez un bon ou un mauvais souvenir, mais vous ne l'oublierez jamais. 

Et vous repartirez, votre mission accomplie, avec ce très lourd secret des délibérations. De nombreux jurés ont raconté leur expérience dans des livres mais en se gardant bien de parler des dossiers qu'ils ont jugés. Juste pour partager une expérience. Pourtant, dans ces témoignages, les jurés soulignent tous un moment particulier du procès : le tirage au sort et la récusation. En tout début d'audience, quand le président des assises appelle votre nom, vous vous levez, vous dirigez vers la table de jugement pour y siéger, et là, devant tout le monde, l'avocat général ou l'avocat de la défense prononce parfois un puissant "récusé !" qui, sans la moindre explication, vous enjoindra à faire demi-tour, vous ne serez finalement pas juré, game over. Pour exercer leur droit à récusation, l'avocat général et les avocats de la défense ne disposent que de votre état civil et votre profession, certains auront pris la peine de vous googliser, puis ils vous auront rapidement jaugé de la tête aux pieds pendant ces quelques secondes où vous traversez le prétoire. Vous marchez trop lentement, vous êtes tétanisé, trop sûr de vous ou trop sévère, ou trop fier : récusé !

Certains avocats pensent avoir des techniques pour distinguer le bon du mauvais juré, mais la plupart racontent qu'il n'y a aucune règle. Qu'un jury majoritairement masculin, par exemple, est souvent plus sévère qu'un jury féminin à l'égard des hommes accusés de viol. Il y a d'ailleurs cette anecdote de Me Henri Leclerc, un jour où il défendait un braqueur de banque. Un juré banquier est tiré au sort. Forcément : il le récuse. Plus tard, à la suspension, le juré récusé croise Henri Leclerc et l'apostrophe. "Henri ! Ben, Henri ! Pourquoi tu m'as récusé ? Je te l'aurais acquitté, ton braqueur !" L'homme était tout simplement un responsable syndical du secteur de la banque, et Henri Leclerc était à l'époque l'avocat de la CFDT, mais il ne l'avait pas reconnu. Depuis, Henri Leclerc, qui a donc raccroché la robe hier après 65 ans de barreau, confie qu'il n'a quasiment plus jamais récusé le moindre juré. 

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