Cette semaine, le procès du bombardement Bouaké, cette base militaire attaquée en novembre 2004 par des avions de chasse de l'armée ivoirienne, se tient devant la cour d'assises de Paris. L'attaque avait fait 10 morts dont neuf soldats français, et 38 militaires blessés. Certains ont livré leur témoignages.

En 2004, la base militaire de Bouaké avait été détruite par des avions de l'armée ivoirienne.
En 2004, la base militaire de Bouaké avait été détruite par des avions de l'armée ivoirienne. © AFP / Philippe DESMAZES

Jusqu’à ce jour, 16 ans après les faits, les blessés du bombardement de Bouaké n’avaient pour la plupart jamais raconté publiquement ces instants qui ont fracassé leur vie à jamais. Parce qu’ils n’y arrivaient pas  - le choc -, parce qu’ils étaient encore militaires aussi. Parce que la hiérarchie n’en a plus parlé, ou si peu. Et enfin, parce qu’ils attendaient qu’on leur dise la vérité : qui a donné l’ordre aux pilotes de chasse biélorusses et au co-pilote ivoirien de larguer un panier de roquettes au beau milieu de la base militaire française de Bouaké, le samedi 6 novembre 2004 peu après 13h00 ? Cette vérité n’est jamais venue…

Des éclats de bombes sur tout le corps mais la honte d’abandonner ses camarades

A la barre devant la cour d’assise de Paris, le sergent-chef mécanicien  André Albaladéjo respire un grand coup avant de se lancer et de dire qu’il a failli ne pas venir : "Ça va servir à quoi ?". "Ce sont mes enfants qui m’ont convaincu (...) Je leur ai révélé l’année dernière seulement que leur papa n’avait pas eu un simple accident en 2004".

Alors, André raconte avec ses mots ce que lui et ses camarades ont entendu ce jour-là : la déflagration, le souffle qui le projette en arrière. Puis le silence, "le plus terrible de ma vie", dit-il. Et d’un seul coup : les cris, les hurlements. Lui se relève, ne voit pas grand-chose. "Il y a tellement de poussière"... André aperçoit un copain qui boîte mais qui est debout. Leur premier réflexe, c’est d’aller porter les premiers soins : "On a fait ce qu’on a pu", dit-il. Il voit les premiers corps sans vie avant de se rendre compte qu’il est blessé lui-même. Il a des éclats de bombes sur les bras, sur les jambes, partout en fait…

Des sanglots dans la voix, André raconte comment on lui dit alors d’évacuer, qu’il doit aller se faire soigner, tout de suite. Il ne l’accepte pas, il y a ce sentiment de honte terrible de partir, une forme de "lâcheté". Il se rappelle la montée dans l’hélicoptère. Et tous les "visages de ces camarades", à quel point il est cruel de les abandonner. 

André Albaladejo finit par dire que s’il est venu à la barre, c’est aussi parce que d’autres enfants, des épouses et des parents n’ont pas cette chance d’entendre leur mari, leur fils, leur père…

Dans l’assistance, les hommes et les femmes en questions ne retiennent plus les larmes qu’ils contenaient depuis le début de ce procès. Laurine, qui porte au bout d’une chaîne à son cou une petite ancre, celle des marsouins du régiment d’infanterie de marine,  avait deux ans en novembre 2004. Elle n’a auparavant entendu cette tragédie qu’à travers ce qui lui a raconté sa maman : "Ça fait mal, c’est dur". En pleurs, la jeune femme confie qu’elle s’était évidemment imaginé la scène mais "pas cette violence-là, à quel point ça devait être dur pour eux".

Le papa de Laurine, c’était le caporal Marzais, l’un des neufs soldats français originaires de Poitiers tués ce jour-là à Bouaké. Il était venu sous mandat de l’ONU pour empêcher "un deuxième Rwanda", un autre génocide.

"Je me suis réveillé avec un trou au sommet du crâne"

L’un des soldats blessés a renoncé à venir à la barre de la cour d’assise à Paris. Trop dur. C’est le président qui a lu son témoignage. Il s’appelle Stéphane Paradis, il est l’un des soldats les plus grièvement blessés. "Je me souviens, écrit-il, d’un choc violent à la tête, comme si on me scalpait. Avant que je m’évanouisse. 3 semaines de coma et au réveil, un trou sur le sommet du crâne bouché par une prothèse métallique. Il y a ces difficultés pour entendre et surtout  je n’arrivais plus à parler. Aujourd’hui encore, 16 ans après. Je me bats pour retrouver mes moyens. Je ne peux toujours pas lire un livre en entier.

Le combat du stress post traumatique

Les psychiatres et les psychologues qui ont pris en charge les rescapés du bombardement de Bouaké qui le souhaitaient sont venus témoigner à leur tour ce jeudi. Jérôme est l’un de ces  soldats survivants qui leur doit beaucoup. Il leur  a publiquement rendu hommage. A Bouaké, le sous-officier a d’abord caché sa blessure au bras (un éclat), il allait voir l’aide-soignante discrètement le soir avant de se « faire choper » par le colonel médecin qui l’a expédié aussitôt à Paris. « J’ai été très bien pris en charge au Val de  grâce (Paris) et la semaine dernière j’étais encore à Bégin (hôpital militaire à Saint-Mandé près de Paris). »

"A l’époque, j’ai d’abord eu des cauchemars, des pétages de plombs, des visions de cadavres aussi, pas mal d’alcoolisation. Et puis, ça s’est réveillé 9 ans plus tard [à la naissance de sa première fille]. Je peux vous citer les phrases de ma femme qui disait que j’étais fou. Je retapais une maison à cette époque, je bossais nuit et jour, je n’arrivais plus à me concentrer, à parler aux gens, à mes proches, normalement, sans agressivité."

Aujourd’hui, victimes et familles des victimes du bombardement de Bouaké se sentent comme les victimes d’un attentat, d’un crime de guerre dont ils ne savent pas qui a donné l’ordre de les frapper, de tuer, ni pourquoi. La hiérarchie militaire et la ministre de la défense de l’époque, Michelle Alliot-Marie, leur avaient promis la vérité sur cette affaire. Les soldats bombardés à Bouaké et leurs familles attendent toujours. "Ils ne pourront jamais se reconstruire vraiment sans ça", confiait hier soir l’une des avocates de ce dossier aux multiples zones d’ombre. Une affaire où l’on ne juge, et encore par défaut, que les exécutants - les pilotes biélorusses et les copilotes ivoiriens.     

Le procès du bombardement de la base française de Bouaké en 2004 va durer encore deux semaines avec l’espoir que peut être l’un des nombreux témoins cités - des hommes de l’ombre, militaires,  anciens chefs des services de renseignement, ex diplomates, des politiques comme Michel Barnier (ministre des Affaires Étrangères en 2004), Jean-Pierre Raffarin (Premier ministre en 2004) ou Dominique de Villepin (ministre de l’intérieur en 2004)-  révèle enfin la vérité sur toute l’opération qui a débouché sur cette tragédie.