De l'extérieur, le procès est historique, et d'ailleurs filmé pour l'Histoire. Mais en coulisses, le procès des attentats de janvier 2015, qui s'est ouvert il y a un mois jour pour jour, n'est pas toujours à la hauteur de l'Histoire. Certaines prises de parole de magistrats ou d'avocats sidèrent ici, depuis un mois.

Dans son fauteuil noir, le président de Jorna semble avoir souvent du mal à tenir son audience historique.
Dans son fauteuil noir, le président de Jorna semble avoir souvent du mal à tenir son audience historique. © Radio France / Matthieu Boucheron

C'est Régis de Jorna, cheveux aussi blancs que son hermine, qui a ouvert ce procès il y a un mois jour pour jour, masque chirurgical sur le nez. "Le masque sera obligatoire pour tout le monde" lance-t-il en préambule, face aux onze accusés présents, dix dans le box, un sur un strapontin. L’avocate du principal accusé, Me Coutant-Peyre ne tarde pas à protester contre cette "cour masquée". Le lendemain, le président rend le masque facultatif, pour les avocats et les accusés qui prennent la parole. Et le surlendemain, il fait marche arrière, puisqu’à ce procès, les contraintes gouvernementales s’appliquent aussi. Et le masque redevient obligatoire. Même si une poignée d’avocats récalcitrants tentent de frauder régulièrement, en essayant de baisser un peu le masque pile au moment où il parlent, soit au pire moment en terme de contagion. 

Le président pose maladroitement des questions déroutantes

Dans son fauteuil noir, le président de Jorna semble avoir souvent du mal à tenir son audience historique. Et il a, surtout, une curieuse manière de donner la parole aux proches de victimes et survivants des attentats, arrivant souvent tremblants à la barre, pour livrer leurs récits poignants et bouleversants. A la barre, la parole des témoins se veut traditionnellement spontanée devant les cours d’assises. Mais le président de Jorna préfère leur poser une première question, presque toujours déroutante. A la veuve de Cabu, qui est très émue, le président, d’un ton très détaché et maladroit : " Alors, que pouvez-vous nous dire de l’homme qu’il était ?" 

Quelques jours plus tard, à la maman de la policière de Montrouge Clarissa Jean-Philippe, le président demande : "Vous venez de Sainte-Marie ? En Guadeloupe. Euh non pardon en Martinique". Regards interloqués dans la salle. Le président enchaîne devant Marie Louisa Jean-Philippe, mère éplorée : "Et elle avait quel âge votre fille quand elle est décédée ?" "26 ans", pleure la mère. "Bien", conclut le président. Qui enchaîne quasi invariablement, sans transition, sur des lectures systématiques de vieux procès verbaux, pas toujours nécessaires. 

Un jour qu’il cherche un PV qu’il ne retrouve plus, un jeune avocat de la défense, David Apelbaum, s’agace poliment. "Monsieur le président, puisque le témoin est à la barre, on peut peut-être l’interroger !" Le président bredouille, vexé : "Oui, bon, je le mets sur la piste !" Hier, une avocate de la défense, Safya Akkori, a fait remarquer au président que son mode interrogatoire était tout simplement contraire au code de procédure pénale. Hier, le témoin s’appelait Claude Hermant, trafiquant d’armes. Qui assure ne vendre désormais que des duvets et quelques couteaux. "Des couteaux, Coulibaly en avait, c’est pas toujours un Opinel pour couper du saucisson !", s’exclame le président, dans une remarque sidérante. 

Quelques avocats sans limite dans leurs remarques outrancières

Dans la salle, parmi les dizaines de robes noires, quelques avocats aussi surprennent et sidèrent, depuis un mois. Comme cette avocate qui lance à une veuve Kouachi : "Ces bagues que vous touchez, madame, est-ce qu’elles vous ont été offertes par Saïd Kouachi ou quelqu'un d’autre ?" Un autre avocat surenchérit, face à la veuve malade, osant s’étonner qu’elle ne soit pas ne soit pas encore en chaise roulante. 

Dans un autre genre, il y a cet autre avocat qui demande à l’ex-éditorialiste Jean-François Kahn, appelé à témoigner pour une victime de Charlie Hebdo : " Avez-vous un message pour la jeunesse Monsieur Kahn ?", sans que personne ne comprenne le rapport entre cette question, et ce procès, filmé pour l’Histoire. 

Me Coutant Peyre s'écrie soudain : "Monsieur le président, j'ai perdu mon cahier à spirales !"

Les historiens, en découvrant ces archives, seront sans doute aussi bien étonnés de voir un jour Me Coutant-Peyre, demander la parole pour une déclaration de la plus haute importance. Comme souvent, elle veut dénoncer un scandale. S'approche du micro, peste contre le masque qui l'empêche de respirer et s'écrie à la surprise générale : "Monsieur le président, j’ai perdu mon cahier de notes, c’est un grand cahier à spirales, on doit me le retrouver !", exige-t-elle. "Ce n'est pas tolérable devant une cour d'assises, le matériel de défense doit être protégé, je veux mon cahier !" Le président de Jorna acquiesce : "Maître, je dirais que les investigations sont en cours, vous avez raison, il faut que cet élément soit retrouvé". Au 23e jour de ce procès historique, le cahier à spirales reste introuvable.

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