France Inter a suivi l’une des rares audiences pénales qui se tiennent encore au tribunal de Paris en ces temps de coronavirus.

L'entrée, déserte, du Tribunal de Paris
L'entrée, déserte, du Tribunal de Paris © AFP / Mathieu Menard / Hans Lucas

Au 4e étage du tribunal de Paris, totalement désert par ailleurs, l’après-midi peine un peu à démarrer. La greffière, gel hydroalcoolique posé sur le bureau, est au téléphone : “allô, oui, je n’ai pas d’huissier. Il me faut un huissier pour l’audience là et je n’arrive à joindre personne”. Le président passe une tête, s’entretient brièvement avec une avocate qui n’a pas pu rencontrer son client “dans des conditions sanitaires acceptables”, se plaint-elle. L’huissier arrive finalement, gants en latex sur les mains. 

Finalement, ça y est : “l’audience est ouverte”, déclare le président. Au menu du jour : des "DML" selon le jargon. DML pour “demande de mise en liberté”. Elles sont très nombreuses, en ce moment … déposées par des détenus inquiets des conséquences de la crise du coronavirus dans les prisons françaises.

Dans le box, arrive un jeune homme de 25 ans, originaire de Bondy.  “Vous deviez être jugé le 6 avril prochain pour avoir, en novembre 2019, opposé une résistance violente à votre interpellation, en donnant des coups des pied et en refusant d’être menotté” … tout cela en récidive”, résume  le président. 

"Je vais vous dire un mot de cette crise sanitaire ..."

C’est vrai qu’il a ... quelques mentions à son casier judiciaire”, reconnaît son avocate - 14 en l’occurrence : vols, trafics de stupéfiants, violences - “mais, il est sevré du cannabis. Et il a un projet de sortie, avec sa compagne. Ils ont suivi ensemble une formation en boulangerie. Elle habite à Marseille et l’attend là-bas.”, plaide l’avocate. 

Avant de lancer :”et bien évidemment, je vais vous dire un mot de cette crise sanitaire. Ca a déjà du vous être plaidé un certain nombre de fois …" Le président hoche légèrement la tête. “... mais tant pis, poursuit-elle. Tous les critères de l’article 144 qui pourraient inciter à la détention provisoire ne tiennent plus désormais !” Et d’énumérer : “Le risque de pression sur les parties civiles ne tient plus. Le risque de réitération, non plus  : il y a des patrouilles de police à tous les coins de rues. Le risque de soustraction à la justice n’existe plus : les frontières sont fermées, personne ne peut sortir”. 

Et d’ajouter encore : “vous le savez, en détention, les associations, le syndicat de la magistrature, l’Observatoire international des prisons, disent tous que les mesures barrières ne peuvent pas être respectés. Et il  y a déjà des cas à Fleury-Merogis, où il est détenu …

"Je n'ai pas envie de mourir en prison"

Vous voulez ajouter quelque chose, monsieur ?” lance le président au prévenu. Le jeune homme acquiesce derrière la paroi vitrée du box  : “En prison, je vois des gens qui sont touchés par ça. Et moi ça me fait peur, j’ai pas envie de mourir en prison”. 

Le parquet ne s’oppose pas à son placement sous contrôle judiciaire ... “mais avec interdiction de sortir, monsieur”, précise la procureure. “Compte tenu de la crise sanitaire, cela ne devrait pas poser de difficulté”. Le jeune homme est libéré. Avec l’autorisation expresse de rejoindre son domicile à Marseille. 

Dans le box, le détenu suivant est déjà arrivé. 36 ans et un procès prévu en mai pour fourniture de faux passeports, actes de naissance, documents administratifs à des étrangers en situation irrégulière. 

Son avocate attaque, bille en tête, “la question aujourd’hui, plus encore que d’habitude, c’est cette balance entre les intérêts des uns et les intérêts de la société. Cela fait neuf mois qu’il est incarcéré. Et ce n’est pas possible, avec ce type de dossier, ce type de personnalité de rester en détention et courir un tel risque. Bon, il n’a pas de papiers, c’est évident. Mais il ne s’enfuira pas. Il a galéré sur des chantiers, vécu à Saint-Denis en colocation à 2 ou 3 par chambre. Il veut rester en France.

Une argumentation jugée un peu courte par le parquet. Qui réclame le maintien en détention … et emporte la décision du tribunal. 

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