Perruque de juge
Perruque de juge © duncid /

L'ancien juge anti-terroriste Jean-Louis Bruguière devrait venir témoigner au procès de l'explosion de l'usine AZF, qui s'est ouvert hier à Toulouse. A la retraite depuis près de 4 ans, il estime, au risque d’écorner encore sa propre crédibilité, que la piste terroriste n'a pas été assez explorée.

En 2001, celui qui était alors le patron du pôle anti-terroriste du Palais de justice de Paris n'avait pas souhaité se saisir du dossier AZF. Mais l'année dernière, sollicité par Total, il réexamine l'enquête. En un mois et comme l'avait révélé Médiapart, il conclut que « les enquêteurs du SRPJ de Toulouse n'ont pas fait preuve de toute la diligence nécessaire » et que « le choix délibéré » de la police et de la justice d'orienter l'enquête vers l'accident industriel a abouti à un « échec ».

Pas d'éléments nouveaux dans ce rapport de 28 pages, qui reprend même de vieilles informations des Renseignements généraux qui se sont avérées fausses, sur Hassan Jandoubi, un salarié décédé dans l'explosion, un temps présumé terroriste. Soupçonné d'enfiler plusieurs couches de caleçons pour se faire exploser vers le paradis d'Allah, alors qu'il se trouvait trop maigre.

Jean-Louis Bruguière a pourtant incarné, en France, la lutte anti-terroriste pendant plus de 20 ans : l'attentat de la rue des Rosiers en 1982, la traque de Carlos, Action directe ou l'explosion du DC10 d'UTA en 1989. Dans ce dossier, il n'hésite pas à mettre en cause le régime libyen du colonel Kadhafi, sans égards pour la diplomatie française. Il obtient un navire militaire pour tenter de récupérer des pièces à conviction à Tripoli, sous embargo. C'est un échec, mais il gagne son surnom : « l'Amiral ».

Jean-Louis Bruguière est l'un des premiers à s'être penché sur les filières internationales du terrorisme islamiste. Il assure qu'il a évité un attentat par an en France entre 1996 et 2007, et regrette que les Etats-Unis n'aient pas pris au sérieux les mises en garde qu'il dit leur avoir adressé avant le 11 septembre.

  • Mais aujourd'hui, la méthode Bruguière est remise en cause.

La méthode Bruguière a connu des ratés : sa façon de « ratisser large », quitte à multiplier les arrestations et détentions, les préventives, etc. En 1999, le procès du réseau islamiste Chalabi tourne à la déroute judiciaire : 51 prévenus sont relaxés. Des enquêtes que Jean-Louis Bruguière avait commencé à instruire, parfois laissé dormir, disent ses détracteurs, ont pris un tournant après 2007, lorsqu'il quitte le Palais de justice de Paris pour se présenter, en vain, aux législatives sous les couleurs de l'UMP. C'est le cas, entre autres, des Moudjahidines du peuple iranien, qui ont bénéficié d'un non-lieu, de l'assassinat des moines de Tibhirine en Algérie, de l'attentat contre l'avion du président rwandais en 1994, ou de l'attentat de Karachi. Le 16 mai dernier, Jean-Louis Bruguière était ainsi convoqué par son successeur, Marc Trévidic, qui le soupçonne d'avoir caché un élément clé : le rapport d'autopsie du kamikaze pakistanais présumé, qui ne serait qu'un passant, victime de l'explosion.

Cette ombre jetée sur les années Bruguière de l'anti-terrorisme pourrait être exploitée dans d'autres affaires. A partir de lundi, à Paris, Carlos sera jugé pour une série d'attentats en France, en 1982 et 1983. Jean-Louis Bruguière doit témoigner le 23 novembre. L'avocate du terroriste entend dénoncer la « mauvaise foi acharnée de l'instruction ».

Une chronique deSara Ghibaudo

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