C'est un personnage discret, mais que l'on retrouve dans tous les procès médiatiques: le dessinateur d’audience. Ils sont sont 5 accrédités pour le procès des attentats de janvier 2015, dont Matthieu Boucheron, pour France inter.

Matthieu Boucheron montre plusieurs de ses aquarelles du procès des attentats de janvier 2015
Matthieu Boucheron montre plusieurs de ses aquarelles du procès des attentats de janvier 2015 © Radio France / Corinne Audouin

Les dessinateurs d'audience doivent leur existence à une affaire criminelle hors-normes. En 1954, le procès de Gaston Dominici, accusé d’avoir tué une famille d’Anglais, passionne les foules. 150 journalistes sont accrédités; les crépitements des flashes des photographes sont si nombreux qu’ils perturbent grandement l’audience. Suite à ce procès, l’article 38 ter de la loi de 1881 sur la presse est modifié: désormais, toute captation de son ou d’image est interdite pendant l’audience. Avec quelques exceptions, comme pour les procès enregistrés pour l’histoire, mais dont les images sont destinées aux chercheurs, et pas à la presse. Cela fait 66 ans qu’il en est ainsi, donnant du travail à cette catégorie très particulière de reporters, les dessinateurs d’audience.  

Au procès des attentats de janvier 2015 qui s’est ouvert le 2 septembre, ils sont cinq

Et c’est assez exceptionnel, à l’image de ce procès. Il y a les habitués, Benoît Peyrucq pour l’AFP, Elisabeth de Pourquery pour France télévisions, qui travaillent à l’aquarelle. L’auteur de BD François Boucq dessine de son trait expressif pour Charlie Hebdo. Le belge Palix, pour la RTBF, a épaté ses confrères en dessinant sur iPad, à une vitesse phénoménale. Et puis il y a le benjamin, Matthieu Boucheron, 30 ans, presque diplômé des beaux-arts d'Angers, dont les aquarelles illustrent les papiers de Charlotte Piret et Sophie Parmentier sur le site de France inter. 

 Les dessinateurs Benoît Peyrucq, François Boucq et Matthieu Boucheron au procès des attentats de janvier 2015
Les dessinateurs Benoît Peyrucq, François Boucq et Matthieu Boucheron au procès des attentats de janvier 2015 © Radio France / Elisabeth de Pourquery

C'est pour la radio qu'il met pour la première fois les pieds dans une salle d'audience. En 2015, au procès en appel du docteur Bonnemaison, France inter met les étudiants des Beaux-Arts d'Angers à contribution. Matthieu a adoré le dessin d’audience, et a continué à le pratiquer pour Ouest-France. Dans la grande salle du tribunal judiciaire de Paris, les dessinateurs sont assis sur des chaises rouges, disposées entre la cour et la barre. La plupart d'entre eux dessinent sur leurs genoux, sur de grands carnets à dessins. Mais pas Matthieu Boucheron : il s'est bricolé un chevalet portatif, avec un pied d'appareil photo et une planche en bois, "l'ébéniste de mon village m'a aidé à la fabriquer", explique-t-il. 

Dessus, je pose ma boîte à aquarelle, mes feuilles, mon carnet de croquis, mes chiffons, mon éponge, mes crayons et mes pinceaux. Une fois que je suis installé, je peux dessiner plus longtemps.

Matthieu Boucheron a un peu bourlingué, avant d'entrer aux beaux-arts: un an en Nouvelle-Zélande, un autre en Australie; en voyage, il a développé son goût du croquis d'observation, pris sur le vif. Dans les procès, il adopte un style figuratif, adapté à l'exercice. Ce qu'il aime? Dessiner le greffier, les policiers, l'huissier, tous ceux qui ne sont pas dans la lumière. Comme tout dessinateur, il peine parfois à croquer une personne, quand d'autres, comme l'avocate de la défense Isabelle Coutant-Peyre, lui facilitent la tâche:

"Elle a des cheveux frisés, c'est génial à dessiner! Contrairement à l'avocat à côté (Christian Saint-Palais), qui est beaucoup plus classique, avec une mèche rabattue, des lunettes... C'est plus difficile car il est moins reconnaissable" explique Matthieu Boucheron. 

Je fais vraiment du dessin d'observation : ça va vite, c'est dans l'instant; et d'ailleurs les dessins pris sur le vif, très rapidement, sont souvent les plus justes.

Matthieu dessine au crayon à papier, dans son carnet à croquis, ensuite dit-il, "je fais un travail de petite main, je recopie mes dessins les plus réussis pour agencer, composer une page", qu'il va colorer à l'aquarelle. Arrive-t-il à rester détaché de ce qui se dit à l'audience, à ne pas être submergé par l'émotion? Il dit qu'avec ses pinceaux et son chevalet, il arrive à se sentir comme dans une bulle, concentré pour attraper au vol une attitude, un geste, ou pour composer des images plus abstraites, comme ce groupe de policiers cagoulés en forme de frise bleu marine. Chacun avec son style et son regard, les dessinateurs d'audience sont les yeux du public, qui ne verra aucune image de ce procès avant plusieurs années.

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