On connait depuis Caton l'Ancien l'expression reprise dans sa forme actuelle par Rabelais, La Fontaine et Proust : "ventre affamé n'a point d'oreille". C'est ce qu'une recherche universitaire israélo-américaine a démontré il y a dix ans. Mais…

À la cour d'assises de Paris.
À la cour d'assises de Paris. © Radio France / Matthieu Boucheron

Cette étude a analysé minute par minute 1 112 décisions judiciaires rendues dans les prisons israéliennes pour des demandes de libérations conditionnelles ou d'aménagement de peine. Des audiences qui se déroulent un peu sur le principe des comparutions immédiates à la française : entre 14 et 35 dossiers examinés sur une journée, les juges prennent en moyenne 6 minutes pour délibérer, et à la fin : les deux tiers des demandes sont rejetées. Les deux universitaires sont donc allés un peu plus loin dans leur analyse et ont constaté qu'en début d'audience le matin et l'après-midi, 65% des demandes des détenus étaient satisfaites tandis qu'en fin de matinée et en début de soirée, quasiment plus aucun détenu n'obtenait gain de cause. 

"Nos résultats suggèrent que les jugements peuvent être influencés par des variables externes qui devraient pourtant n'avoir aucune incidence sur les décisions de justice" concluent les chercheurs. 

Leurs travaux vont très vite être repris dans la presse avec parfois des titres réducteurs et accrocheurs : "La justice n'est pas la même après la pause déjeuner", "la justice dépend de ce que la juge a mangé au petit-déjeuner", ou encore "Méfiez-vous d'un juge affamé". Certains commentateurs ont même profité de cette étude pour conclure qu'il serait peut-être temps d'être jugé par des algorithmes plutôt que par des femmes et des hommes faillibles. 

Et pourtant, c'est peut-être au cœur de cette recherche qu'on va trouver les failles

C'est ce que nous révèle le magistrat Jean-Paul Jean dans un article publié la semaine dernière sur le quotidien en ligne Dalloz-Actualité. Car juste après cette étude, en 2011 également, la cour suprême d'Israël, un peu surprise par les conclusions des chercheurs, a repris leurs travaux et a émis beaucoup de réserves sur la méthodologie. En découvrant par exemple qu'ils n'avaient pas pris en compte plusieurs critères fondamentaux, dont un qui remet tout en question. Car à chaque audience, les dossiers ne sont pas étudiés au hasard : d'abord passent les détenus qui ont un avocat, puis ceux qui se défendent seuls. Quant aux avocats, ils font passer leurs dossiers les plus favorables en premier pour tenter d'obtenir des juges d'autres bonnes décisions pour des dossiers moins évidents. En somme, si les décisions rendues en début d'audience sont plus favorables qu'en fin d'audience, ce n'est pas forcément parce que le juge est rassasié. Fin de la légende. 

Et pourtant, 10 ans après la publication de ces deux recherches, seule la plus spectaculaire est régulièrement reprise et commentée, celle qui rétablit une réalité moins médiatique n'est jamais citée, regrette Jean-Paul Jean, elle n'apparait même pas dans les moteurs de recherche.

En conclusion, n'oublions quand même jamais qu'un juge est un être humain dont l'impartialité peut naturellement être bousculée par des convictions profondes, des douleurs passagères, des mauvaises humeurs ou pourquoi pas, parfois, par la faim et l'envie d'en finir. Les avocats le savent parfaitement et gardent à l'esprit la citation de Marc Twain : "Un bon avocat connait la loi, un avocat intelligent invite son juge à déjeuner". 

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