C'est une histoire de rébellion aux forces de l'ordre, et d'adolescence en perdition.

Au tribunal de Bobigny, le 3 juin 2020
Au tribunal de Bobigny, le 3 juin 2020 © Radio France / Corinne Audouin

Dehors, le soleil brille. Dans le palais défraîchi, tout en béton et briques rouges, l'activité reprend doucement en ce début du mois de juin. À l'audience des comparutions immédiates du tribunal correctionnel de Bobigny, c'est calme, on ne voit pas vraiment de signe d'une reprise de la délinquance post-confinement. 

Passe une affaire de cambriolage par un SDF, un vol de valise à Roissy. Et puis arrive Fouad. Il ne parle pas français, il est Marocain, il a l'air d'un gamin derrière son masque. On le dé-menotte, il garde les mains croisées dans le dos. Il dit qu'il a 16 ans et demi. La police a noté, au début de la procédure, qu'il en avait 18. Sans papiers, impossible d'en avoir le cœur net. Il a été interpellé trois jours plus tôt, à Aubervilliers. À l'arrivée de la police, il est parti en courant, il avait sur lui des médicaments, du Rivotril, un anxiolytique. Est-ce qu'il revendait les cachets à la sauvette ? Possible. Mais s'il est dans la box, c'est parce qu'il a blessé deux policières.

En cellule, il se lacère le ventre

La magistrate lit le PV de l'interpellation. Acculé par les policiers qui l'ont poursuivi à pied, il leur fonce dessus, les percute pour leur échapper. Il donne des coups d'épaule, de coude, des coups de tête, tente de prendre le bâton d'un agent. Une policière écope d'un coquard qui lui vaut 4 jours d'ITT (interruption temporaire de travail). Dans la voiture de police, ça continue, il refuse de mettre un masque, tape dans les portières. Au commissariat, dans la cellule, il se frappe le visage, se lacère le ventre avec un bout de cutter. Seul un calmant administré par un médecin parvient à l'apaiser.

Dans le box, Fouad écarquille les sourcils au dessus de son masque. Il est volubile, visiblement stressé. "C'est vrai, je me suis enfui, je me suis même débattu. Je les ai peut-être frappés sans le vouloir. J'ai peur des policiers, jamais j'aurais fait ça à des policiers." Inconnu de la police et de la justice, il est arrivé du Maroc à 15 ans, en bateau. Il n'a plus de contact avec ses parents, qui l'ont, semble-t-il, forcé à partir. En France depuis 7 mois, il survit en revendant des cigarettes à la sauvette, en travaillant au noir sur des chantiers. Les médicaments, il dit que c'était pour lui. Au Maroc, il était suivi par un psychiatre, pour des problèmes d'anxiété. 

C'est un garçon très jeune, fragile, dans une situation d'extrême précarité.

"Le comportement du prévenu est inacceptable, c'est insupportable que les policiers aient à faire face à ce genre de violences", tance la procureure, qui requiert 6 mois de prison, dont 4 assortis d'un sursis probatoire, avec une obligation de soins et de travail. L'avocat de Fouad plaide le coup de panique d'un adolescent au parcours erratique, qui n' a jamais été violent. Il parle de la misère humaine qui transpire de cette affaire. Soudain, dans le box, Fouad se met à pleurer en silence. Tout son corps tremble, il sanglote derrière son masque. L'avocat raconte le voyage en bateau depuis le Maroc, la peur de mourir, son sentiment d'avoir été abandonné par ses parents, l'interruption de son traitement psychiatrique. "C'est encore un garçon très jeune, fragile, dans une situation d'extrême précarité". 

Fouad pleure de plus en plus. Il pleure toutes les larmes de son corps, comme une madeleine, comme un enfant, avec la tête baissée entre les épaules. Personne ne lui tend de mouchoir, ne lui demande si ça va, ni le lui propose un verre d'eau. C'est comme ça, aux comparutions immédiates, il faut aller vite; même pour quelques secondes d'humanité, il n'y a pas le temps. Entre deux sanglots, Fouad parvient à articuler : "je vous demande de me pardonner, je ne sais pas ce qui m'a pris.

Après en avoir délibéré, le tribunal le condamne à 6 mois intégralement assorti de sursis, et à payer des dommages et intérêts aux policiers. Il sortira ce soir. C'est la meilleure décision pour lui, explique son avocat après l'audience :  il n'a pas d'adresse, s'il ne respectait pas son sursis probatoire, c'est la prison ferme qui lui tomberait dessus. La meilleure décision ? Ou la moins mauvaise. La justice fait ce qu'elle peut, avec ses moyens. Fouad va repartir libre, et plus seul que jamais.

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