"Dans le prétoire" nous emmène dans une audience de la 10e chambre du tribunal de grande instance de Paris, où a été jugée une affaire de harcèlement sur une ex-conjointe. Entre prétendus maux d'amour et mots assassins.

Salle d'audience du palais de justice de Paris
Salle d'audience du palais de justice de Paris © Radio France / Jean-Philippe Deniau

Les histoires d'amour finissent mal, en général, dit la chanson. Que dire de celles qui se finissent au tribunal ? Ce jour-là, un homme pleure à chaudes larmes, sur un banc, devant une salle d'audience du palais de justice de Paris. Une victime, se dit-on, qui redoute de se retrouver face à des prévenus. Erreur : lorsque reprend l'audience de la 10e chambre, on découvre qu'il est prévenu. Convoqué sous contrôle judiciaire, il doit répondre du harcèlement de son ex-compagne, durant cinq ans.

Il faut plus de trois quarts d'heure au président pour détailler ce qui ressemble à un calvaire pour la jeune femme : quelques tapes sur la tête, mais surtout des mots, et leurs maux. C'est un couple où les mots comptent : psychologue, elle s'en sert pour guérir. Lui les utilise pour gagner sa vie : il est écrivain. Selon le récit de la plaignante, tout aurait commencé il y a cinq ans, lorsque le couple attendait son deuxième enfant : des insultes, des questions sans cesse, le jour, la nuit, lorsqu'elle dormait : "avec qui étais-tu", qui vas-tu voir", que fais-tu",... La fouille de son téléphone, de ses vêtements, aussi. Lorsqu'elle s'absente, il lui passe jusqu'à trois cents appels par jour. 

Elle dit avoir dû subir des menaces, entendre des mots crus : "J'ai quelques dossiers bien sales sur toi à déballer", "je te souhaite de crever". Dans la salle d'audience, une ado pousse un petit cri...souffle "il est ouf, lui". "Lui " est collé contre son siège, à droite, près de son avocat. Il sanglote, toujours. Elle est installée en face, presque symétrique. Pendant toute l'audience, il ne l'appelle que "la mère de mes enfants". Elle dit qu'il est un bon père. Un jour, elle lui a écrit des mots de réconfort, puis de regrets : "Tu me manques. Je sais que je te manque aussi. La différence, c'est que je n'ai pas entrepris notre démolition."

"La justice, ce n'est pas la voiture-balai des histoires d'amour qui finissent mal"

Le prévenu reconnaît un peu les faits. Pas tout. Pas, par exemple, d'avoir écrit à un collègue de la jeune femme, l'accusant d'entretenir une relation avec elle. Mais les messages, si. Comme celui-ci : " Tu as voulu jouer avec mes sentiments et mes blessures, tu vas encore plus baisser les yeux au travail". Il décrit une relation toxique, mauvaise dans les deux sens : "Je pense qu'elle exagéré les choses. Il y a eu un moment, dans notre vie commune, où ça a débordé, chez moi". Il est suivi en psychiatrie, depuis longtemps.  

L'avocat du prévenu aussi aime les mots : ce sont ses armes de défense. Ce jour-là, on peut dire qu'il est inspiré : "Je voulais en appeler à tous ceux qui ont aimé et perdu", attaque-t-il. On regarde le président, les assesseurs. Pensent-ils à des histoires d'amour passées ? Ils respirent surtout la lassitude d'une audience déjà trop longue. L'avocat poursuit : "Dans les messages de mon client, on trouve le désespoir d'un homme qui a perdu l'amour de sa vie". Puis, au sujet de la plaignante, il prononce ces mots compréhensifs : "Je pense qu'elle n'a aujourd'hui plus la volonté de jouer ce rôle de bouée de sauvetage, tout le monde peut le comprendre". Avant de formuler, d'un coup, ces mots cinglants : "Je pense que le but était moins de faire condamner mon client que d'obtenir l'éviction d'un conjoint gênant. Je pense que votre tribunal a été instrumentalisé. Il est devenu, aux yeux de sa compagne, une sorte de déchet de cette relation dysfonctionnelle. Donc on vient demander à la justice de jouer les camions poubelles".  Un bon-mot pour finir sa plaidoirie : "La justice, ce n'est pas la voiture-balai des histoires d'amour qui finissent mal". Le délibéré est attendu dans quelques semaines. Le couple a vécu une histoire intime pendant neuf ans, mais ce sera à l'institution judiciaire d'en écrire, sans doute, le mot de la fin.

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