Une affaire d’État franco-ivoirienne qui remonte à 14 ans maintenant, et qui pourrait enfin déboucher sur un procès. Comme l’a révélé Mediapart en début de semaine, le parquet de Paris demande le renvoi devant une Cour d’Assises spéciale de trois anciens pilotes d’avions de chasse de l’armée ivoirienne.

C’était le 6 novembre 2004, en pleine bataille pour la reconquête du nord de la Côte d'Ivoire par l’armée fidèle à Laurent Gbagbo. 9 soldats français sont tués ce jour-là, un civil américain, 38 blessés. Les trois pilotes, un mercenaire biélorusse et deux do-pilotes ivoiriens sont accusés d' avoir  bombardé un camp annexe de la base française de Bouaké.

Juger les exécutants à défaut d’avoir pu trouver les commanditaires   

Dans son réquisitoire dont nous avons pu consulter les conclusions, le vice-procureur Michel Guedes  écarte l’un des 4 pilotes soupçonnés, faute d’éléments suffisants mais après 14 ans d’instruction, on devrait donc avoir finalement un procès, logiquement l'année prochaine. C’est à la juge d’instruction en charge de ce dossier Sabine Kheiris de signer maintenant une ordonnance de renvoi de Yuri Sushkin,  Patrice Ouei et Ange Gnanduillet devant une cour d’assise. Trois  hommes dont on connaît les noms depuis 14 ans... et qui n’ont jamais été entendus malgré les demandes répétées du principal avocat des familles de soldats tués ou blessés, Maître Jean Balan. Il n’y a eu  aucune coopération judiciaire entre Paris et Abidjan, on est bien au cœur d’une affaire d’Etats, la plus sensible depuis l’attentat du Drakkar au Liban en 1983 (58 soldats français avaient été tués). La différence, c’est que là, les auteurs sont connus, immédiatement. Et pour les arrêter, il y avait à cette époque 5000 militaires français sur le sol ivoirien au sein de la force licorne et de l’ONU. Et  pourtant, il ne se passe absolument rien. Rien pour les copilotes ivoiriens donc mais pire encore, rien pour les équipages  biélorusses qu’avaient embauchés l’armée ivoirienne. Ils peuvent tranquillement quitter la côte d’Ivoire… avant d’être interceptés à la frontière togolaise. Le ministre de l’intérieur togolais de l’époque propose de les remettre aux autorités françaises mais au bout de quinze jours, ils finissent par être exfiltrés …vers la Biélorussie.  

Vers un procès sans personne dans le prétoire…  

Le risque, c'est que l'on jugera des accusés par défaut sauf si les pouvoirs ivoiriens et biélorusses  changent d’avis d’ici là (mandat d’arrêts internationaux jamais exécutés). Et tout cela parce que le pouvoir politique à Paris fin 2004  aurait refusé d’arrêter des criminels présumés. C’est là que le réquisitoire de  Michel Guedes frappe au plus profond de la raison  d’Etat, rappelant à quel point les gendarmes présents sur place puis les magistrats ont éprouvé les pires difficultés pour enquêter. Expliquant surtout que le positionnement de certaines autorités politiques françaises "ne manque pas d'interroger". Sous la présidence de Jacques Chirac, Dominique de  Villepin (Intérieur), Michèle Alliot Marie (Défense) et Michel Barnier (Quay d'Orsay) se seraient alors concertés pour refuser d’arrêter des meurtriers de soldats français au Togo. Pour  Michel Guedes, ce sera maintenant  à la Commission des Requêtes de la Cour de Justice de la République de se prononcer sur les suites judiciaires à donner dans ce volet très politique.  Et même si la Cour de Justice de la République est amenée à disparaître rapidement (Ce devrait même être entériné d’ici la fin du mois), on nous garantissait hier soir au ministère de la Justice que le dossier sera bien sûr "examiné" même si on ne sait pas encore vraiment par qui...

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