Chaque jour, dans un tribunal de Paris par ailleurs désert, se tient une audience de comparutions immédiates. Avec, parfois une question : que faire en ces temps de confinement d'un prévenu dans l'attente de son procès pour violences conjugales ?

Plaidoyer d'un avocat
Plaidoyer d'un avocat © Radio France / Matthieu Boucheron

Nous sommes au 2e étage du tribunal de Paris, dans le quartier des Batignolles. Dans le box, un homme est arrivé, lunettes à grosse monture sur le nez, masque rabattu sur son menton et sa barbe blanche. 

Monsieur, vous êtes né le 13 août 1947 à Paris”, entame le président de cette audience de comparution immédiate, “et il vous est reproché d’avoir exercé des violences sur votre épouse, Monique. Violences habituelles selon elle. En lui donnant des coups de poing, de genou. En la rabaissant, en portant atteinte à son intégrité psychique.

Mais l’épouse en question n’est pas venue à l’audience. Le tribunal aimerait pourtant entendre son témoignage. Et, le prévenu, lui, avoir le temps de préparer sa défense “parce que je suis un peu surpris d’entendre ce que vous dites là…”, lance-t-il en guise d’introduction. Son procès, c’est son droit, aura donc lieu plus tard. Mais il faut décider des mesures à mettre en place d’ici là. Etant donné les conditions sanitaires dans les prisons, la détention n’est plus vraiment une option. Ce sera donc le placement sous contrôle judiciaire. 

Alors monsieur, on va examiner pour cela les éléments de l’enquête sociale”, explique le président. “Vous n’avez jamais été condamné. Vous vivez dans votre appartement du 12e arrondissement de Paris depuis 40 ans… avec votre épouse”. 

- “Oui, et au début avec ma fille”, ajoute le prévenu, accoudé à la paroi du box, le nez contre le film plastique transparent, collé en guise de protection sanitaire. “On s’est mariés… euh… attendez… en 1970”. 

- Donc il y a 50 ans, calcule le président.

- Voilà, c’est ça… et ma fille a 49 ans

- Vous êtes retraité depuis 12 ans, lit encore le président. 

- Oui, j’ai commencé comme pâtissier. Puis, j’ai connu ma femme. Et j’ai créé des sociétés d’installation de boulangerie-pâtisserie à Paris. Comme si on équipait une cuisine chez vous, voilà. 

- Vous souffrez de troubles de la mémoire, égrène encore le président. Vous consommez de l’alcool…

- Alors là, je me permets, l’interrompt le septuagénaire. "Quand on fait un bon repas … d’accord. Mais sinon, je ne bois jamais aucune goutte d’alcool à la maison !

- Euh, mais là vous aviez bu ?, interroge le président un peu sceptique. 

- Oui, deux ou trois verres de trop. J’avais pris l’apéritif avec ma femme, puis bu en mangeant avec ma femme…

Sa femme avec laquelle il n’est pas question qu’il retourne vivre jusqu’au procès. Mais où alors ? “Il y a une solution d’hébergement pour vous dans un hôtel”, lit le président, le nez dans le dossier. “Mais vous avez fait savoir que vous n’en vouliez pas. Et vous avez donné le nom de deux personnes …

- Oui, deux boulangers.

- Ah, c’est la solidarité entre boulangers alors.

- Voilà, j’ai travaillé avec eux pendant des années…

- Mais ils sont d’accord pour vous héberger, même avec le confinement ?

Dans le box, l’homme semble incrédule : “Quel confinement ? Avec ma femme ?” Quelques rires étouffés dans la salle … pas beaucoup. Il y a de toute façon peu de monde. Son avocat lui explique. “Excusez-moi, je ne connais pas tous vos termes …”, s’empêtre le septuagénaire. Le procureur intervient alors : “monsieur, si vous avez interdiction d’entrer en contact avec votre épouse, est-ce que vous la respecterez ?

- Oui. Mais je pourrais quand même allez récupérer des affaires chez moi ? Parce que j’ai plus rien, là… pas d’argent, j’ai même pas ma carte bleue…” 

Le tribunal se concerte, chuchote. “Vous pouvez demander à un tiers de vous apporter des affaires, monsieur. Mais vous n’avez plus le droit de vous rendre à votre domicile.”, tranche le président. “Je voudrais quand même poser une question, insiste le prévenu. Est-ce qu’on ne pourrait pas demander à ma femme d’aller faire 10 minutes des courses pour que je prenne mes affaires ? Parce qu’elles sont éparpillées partout. On a vécu 50 ans de vie commune.”

50 ans de vie commune qui n’auront pas tenu en ces temps de confinement. L’homme ressort libre, avec son avocat, chargé de l’aider à récupérer ses affaires… dans l’attente d’un procès en septembre prochain.

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