Au tribunal de proximité de Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine), les dossiers de loyers impayés défilent. Des affaires où un seul événement peut faire de vous, du jour au lendemain, une personne endettée.

À l'audience, une trentaine de dossiers sont traités en une matinée, soit 5 minutes par affaire en moyenne (illustration)
À l'audience, une trentaine de dossiers sont traités en une matinée, soit 5 minutes par affaire en moyenne (illustration) © Maxppp / Olivier Lejeune

C'est le tribunal du quotidien. Celui qui juge les travaux mal faits, les conflits de charge de copropriété et les dettes non payées. Celui de Boulogne est installé dans un immeuble étroit et sans charme. Dans la salle d'audience, ambiance préfabriquée, la plupart des sièges sont condamnés, coronavirus oblige.

Ce mercredi c'est l'audience des référés, les affaires urgentes : la plupart du temps des histoires de loyers impayés et de locataires expulsés. Il y a une trentaine de dossiers à étudier en une matinée, la cadence est quasi militaire : cinq minutes en moyenne par affaire.

Ce jour-là, c'est Frédéric Carteron qui préside le tribunal. Grisonnant, la cinquantaine, c'est pourtant sa toute première audience en tribunal de proximité. Avant cela, il a pas mal baroudé, notamment aux États-Unis, alors, souvent, il lâche un mot en anglais. "Ce n'est pas pratique ce masque, c'est à cause du Covid Nineteen [19 en français]", explique-t-il en début d'audience. Il l'enlève d'ailleurs assez vite, derrière sa vitre en plexiglas.

De l'autre côté, il y a Maryline, elle est très âgée, recroquevillée sur son siège en métal. C'est sa fille qui parle pour elle. Maryline a perdu son fils il y a un an, il n'avait même pas 40 ans et depuis, elle est détruite. La vieille dame comparait pour une dette de presque 12 000 euros de loyers impayés. Quelques mois avant, elle devait trois fois plus mais sa fille a repris les choses en main. 

"On ne s'en était pas rendu compte avant", explique-t-elle à la barre. "La vie réserve parfois des épreuves difficiles et on perd pied", compatit le président. La fille propose de payer 200 euros par mois, en plus du loyer, pour éponger les dettes. Sa mère peut repartir. "Au revoir madame", lui dit très doucement le président. Marie-Line hoche la tête, les yeux rivés au sol, et claudique lentement jusqu'à la sortie.

"Ça va trop vite !"

Le dossier de Maryline a été traité en quelques minutes et c'est pareil pour la plupart des autres. C'est tellement rapide que la greffière ne s'en sort plus : "Ça va trop vite là, je n'arrive plus à rien !" s'agace-t-elle."C'est beaucoup de travail le greffe aussi", répond le président en lui touchant l'épaule.

Le prochain dossier arrive. Une mère de famille, très chic, dans sa robe longue blanche et noire, cheveux bruns bien coiffés, lunette de soleil sur la tête. Elle fixe le sol, un peu honteuse.

Avec ses quatre enfants, elle habite en location dans un très bel appartement de six pièces. Mais voilà, son mari radiologue l'a quittée et, depuis, elle n'arrive plus à payer le loyer. 2 800 euros par mois, c'est beaucoup, malgré la grosse pension alimentaire qu'elle touche de son ex-époux. "Elle balade mes clients, elle balade le tribunal et elle truande les impôts !", s'agace l'avocat des propriétaires, un couple de retraités installés en Australie.

La tête toujours baissée la femme explique sa vie depuis la séparation, "un enfer psychologique", "on essaye de se redresser avec les enfants, mais c'est difficile", détaille-t-elle. Elle raconte aussi le métier qu'elle a quitté quand elle a épousé son ex-mari, le salon de beauté pour femme en cancérologie qu'elle a monté il y a deux ans mais qui ne lui rapporte rien. Et puis "le Covid-19 m'a ramassée", poursuit la mère de famille. Elle relève alors la tête et promet : "Dès que je pourrai me verser un salaire, je quitterai cet appartement."

"Avec le Covid-19, tout s'est arrêté"

Pour cette autre jeune femme aussi, le coronavirus a tout fait basculer. La quarantaine, cheveux blond en carré, combinaison noire, elle raconte d'une voix pressée, un peu aiguë à cause du stress qu'elle est intermittente du spectacle. "Je travaille avec des producteurs américains, pour des événements de luxe, mais depuis le Covid-19 tout s'est arrêté". Résultat : 4 300 euros de loyers impayés. Et puis avec deux enfants c'est compliqué, "j'ai 1 800 euros de frais fixe par mois, j'ai juste besoin d'un peu de temps pour souffler, pour relancer la machine."

Dans un sourire, le président lui répond : "C'est toute l'humanité qui a besoin de relancer la machine en ce moment. Ne vous inquiétez pas madame, ça va aller." 

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