La mythique chambre de la presse a perdu de son charme, depuis qu'elle est hébergée dans une salle impersonnelle du Tribunal judiciaire de Paris, mais pas de son éclat, celui des nombreuses célébrités qu'on y croise.

Tribunal correctionnel de Paris, 31 mai 2019.
Tribunal correctionnel de Paris, 31 mai 2019. © Radio France / Antoine Chao

On l'appelle la chambre des libertés : la 17ème chambre du tribunal correctionnel de Paris examine les affaires qui touchent à la liberté de la presse et d'expression. Vendredi dernier, on a failli y croiser Francis Lalanne. Le chanteur s'était porté partie civile, mais n'a pas payé sa consignation, cette somme d'argent indispensable, fixée selon les revenus, permet de s'assurer que la procédure n'est pas abusive (elle est restituée à la fin). 

Bref, Francis Lalanne n'est pas allé au bout, plainte irrecevable, dossier suivant! enchaîne l'huissier. On fixe des dates, pour une audience entre Delphine Ernotte, la patronne de France télévisions, et le sénateur LR Bruno Retailleau. Une autre, pour le militant associatif Hadama Traoré, contre l'ex patron d'Alliance Jean Claude Delage. Il faut être patient : la première audience disponible est le 25 novembre 2022.

Les habitués s'appellent Eric Zemmour, Alain Soral...

Pas de mort d'homme, de coups et blessures, ni d'escroquerie, ici, on juge des questions d'honneur, de dignité et de réputation. La 17ème chambre a quitté en 2018 les boiseries du vieux palais de l'île de la Cité. Tant pis pour le décor, les débats y restent passionnants.Les habitués s'appellent Eric Zemmour ou Alain Soral ; ce jour là, l'écrivain négationniste Hervé Ryssen est condamné pour contestation de crime contre l’humanité. Il avait publié un tweet accolant l’affiche du film "La Vérité si je mens" à une photo du portail du camp d’extermination d’Auschwitz.

Affaire suivante, un homme poursuit sa fille en diffamation. Elle a fait une exposition d'art, ironiquement intitulée "Je t'aime papa", pour dénoncer l'inceste qu'elle dit avoir subi. Mais l'audience est renvoyée, le tribunal veut d'abord s'assurer de la validité de la procédure. Car on ne comprend pas bien ce qui est poursuivi par le père : l'affiche de l'exposition, son titre, ou les posts qui en ont fait mention sur les réseaux sociaux? Ce n'est pas clair, le tribunal tranchera sur ce point... en avril.

Une justice de luxe pour des droits fondamentaux

Car c'est une justice où on prend le temps d'examiner très précisément les faits. On peut y passer deux heures sur le sens d'une phrase, ergoter sur la définition d'un mot dans le dictionnaire, pour savoir si vraiment, c'est une injure. Dérisoire? Oui, quand on voit avec quelle rapidité on condamne, à quelques mètres de là, aux comparutions immédiates, à des années de prison pour un vol à l'arraché. Et non, parce ce qui est en jeu dépasse ceux qui s'affrontent dans le prétoire : la balance entre des droits fondamentaux, comme la liberté de la presse et le droit à la vie privée. Les jurisprudences de la 17ème chambre sont d'ailleurs étudiées à la loupe par tous les spécialistes de la matière.

Ce jour là, l'avocat Thibaut de Montbrial vient défendre l'honneur de Valérie Pécresse, la présidente de la région île-de-France. Elle attaque le directeur d'un site nommé Europe Israël news. Objet du litige : un article de novembre 2015. Sous le titre "Les Républicains, tous pourris ?" l'auteur accuse Valérie Pécresse d'avoir couvert une élue LR de sa liste, qui s'était rendue à une manifestation interdite à Sarcelles. Manifestation où le slogan "mort aux juifs" avait été crié, et des cocktails molotov lancés vers la synagogue.

Le prévenu a une défense de voyou!

L'article est signé sous pseudo, le directeur de publication est introuvable, l'administrateur du site serait en Israël... Finalement, on le trouve, il vit à Saint-Mandé, se dit simple commercial, et pas responsable de la publication. "On impute à une candidate à une élection majeure de mentir, de couvrir, de faire des magouilles" tonne l'avocat, "mais le prévenu a une défense de voyou qu'on ne voit jamais devant votre chambre". "On a même des PV de chique" dit-il. En argot policier, c'est comme ça qu'on appelle une audition où le mis en cause débite un tissu de mensonges.

Car la police a retrouvé des conversations WhatsApp, où l'homme se plaint d'écrire 5 articles par jour pour le site. Et aussi, une demande d'ami Facebook au nom d'un certain Moshé, supposé directeur de publication... un profil qu'il a créé de toutes pièces. "C'est le smoking gun !" s'emporte l'avocat,  l'arme du crime, en bon français. Il rappelle la dureté de la campagne pour les régionales, remportée par la liste de Valérie Pécresse à 60.000 voix d'écart, où les coups bas ont été nombreux, dont celui ci. "On lui impute par capillarité d'adhérer aux thèses antisémites de cette manifestation" conclut-il, "on connait ça par cœur, c'est la méthode de l'insinuation".

Je viens rarement devant vous pour Valérie Pécresse, sinon j'y passerai ma vie; on fait des arbitrages. Mais il y a des choses qu'on ne laisse pas passer.

L'avocat de la défense, Nicolas Salomon, réplique, cinglant : "ça doit bien faire rigoler Valérie Pécresse du haut de son fauteuil au conseil régional; mais j'ai toujours du mal à entendre un homme de robe se gausser de la défense d'un homme". Et de contester le caractère diffamatoire de l'article, qui, dit-il s'insère "dans un débat d'intérêt général, sans animosité personnelle". "Non, on ne l'a pas montrée du doigt pour dire qu'elle est antisémite, c'est capillotracté! Et si Madame Péresse croit vraiment ça, il faut qu'elle arrête la politique".

On n'a pas peur des bons mots et des effets de manche à la 17ème chambre : ça fait partie du charme du lieu. Réponse du tribunal le 21 mars.

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