Tout le monde connaît le visage d'Estelle. Forcément, pense-t-on, tout a été tenté pour retrouver la petite fille de 9 ans, disparue il y a 15 ans. Et pourtant, son père, Eric Mouzin, va porter plainte pour "dysfonctionnement des services de justice".

Photo d'un avis de recherche concernant la disparition de la petite Estelle, prise le 25 mai 2004 sur le Champs de Mars à Paris, lors d'un rassemblement organisé dans le cadre de la journée internationale des enfants disparus
Photo d'un avis de recherche concernant la disparition de la petite Estelle, prise le 25 mai 2004 sur le Champs de Mars à Paris, lors d'un rassemblement organisé dans le cadre de la journée internationale des enfants disparus © AFP / STEPHANE DE SAKUTIN

On se souvient des recherches dans le village de Guermantes, en Seine-et-Marne, des centaines de perquisitions, d'auditions. Pouvait-on faire plus pour retrouver l'enfant, volatilisée alors qu'elle rentrait de l'école? Eric Mouzin s'apprête à porter plainte contre l'état, pour faute lourde. Voici ce qu'il disait mardi 9 janvier, le jour anniversaire de la disparition d'Estelle. 

"Ce qui est frappant, c'est l'opacité de la procédure. Vous êtes ballotté en permanence par l'enquête, les juges qui se succèdent. A partir du juge numéro 4, qui est parti en dérive, j'aurais du réagir. A chaque nouveau magistrat, on recommence de zéro, on remet notre liste de questions. Si on voulait user quelqu'un, c'est une très bonne méthode."

Dans l'enquête sur la disparition d'Estelle, on en est au juge d'instruction "numéro 7" dit Eric Mouzin. Le dossier fait 80.000 pages. Le père n'accuse pas les enquêteurs de la PJ de Versailles de ne pas travailler, mais de ne pas communiquer avec les magistrats, qui de fait, n'ont plus aucune maîtrise de l'affaire.

"On ne sait pas traiter l'information dans les dossiers criminels"

Au-delà du cas emblématique d'Estelle, ces dysfonctionnements se retrouvent trop souvent dans les dossier des disparitions d'enfants. C'est ce que dit Corinne Hermann, avocate au cabinet de Didier Seban, qui représente Eric Mouzin. Depuis 22 ans, cette criminologue de formation est la spécialiste en France des "cold case".  Son bureau est tapissé de cartes de France, reliées à des photos d'enfants disparus, ou de victimes de crimes non élucidés. Elle a notamment largement contribué à résolution de l'affaire des disparues de l'Yonne. Son constat est sévère.  

"C'est difficile à croire que lorsqu'un enfant disparaît, on ne va pas mettre les moyens pour le rechercher. Oui, au début, on va vous montrer des images de ratissage, de militaires qui font des recherches... Mais très vite, les énergies s'émoussent, quand on ne trouve pas. Or je dis toujours que la relecture du dossier, reprendre tout ce qui n'a pas été mené jusqu'au bout, va permettre de trouver le fil qu'il faut tirer pour arriver à résoudre l'affaire. On n'a pas conscience, dans les dossiers criminels, qu'on doit apprendre à traiter l'information."

Mais ça ne suffit pas : cette information, recoupée, vérifiée, il faut ensuite qu'elle circule. Et en France, avec ses frontières administratives, ses chasses gardées, c'est souvent très compliqué. 

"Par exemple, on travaille sur les disparus de l'Isère, il y a 30 ans. Dans le dossier d'Estelle Mouzin, on a trouvé un référencement des agresseurs d'enfants, et ça nous a donné des pistes pour ces affaires qui ont eu lieu 20 ans avant. Il y a une masse d'informations dans le dossier Estelle, qui pourraient servir pour d'autres disparitions. Et il y a d'autres affaires, Marion Wagon, Jonathan en Bretagne, où des informations pourraient nous être utiles pour Estelle. On a essayé d'organiser une réunion entre les différents magistrats et enquêteurs, pour dire : voyons ce qu'il y a dans chaque dossier qui pourrait aider l'autre... C'est impossible." Corinne Herrmann va plus loin : "je n'ai jamais eu l'impression de courir après un criminel", dit-elle, "mais de me battre contre l'institution, justice, police, ou gendarmerie." 

Le chiffre inconnu du nombre d'enfants disparus

Ce qui manque? Des outils simples. Une plateforme numérique qui centralise les dossiers d'affaires non élucidées. Un pôle de juges d'instruction spécialisés, comme pour le terrorisme ou la criminalité organisée, qui restent en poste plus longtemps. Et puis des données statistiques : on ne sait pas, par exemple, combien d'enfants disparaissent en France chaque année, personne ne comptabilise les disparitions criminelles. une fois décomptées les fugues et les soustractions d'enfants par leurs parents. Ce qui qui ouvre la voie à toutes les rumeurs et autres "fake news": des fausses photos d'enfants disparus circulent en permanence sur internet, déplore Corinne Herrmann, sans qu'un outil fiable permette de démêler le vrai du faux.

L'avocate ne baisse pourtant pas les bras. Car même 20, 30 ans après une disparition, on peut résoudre une affaire, assure-t-elle. Les langues peuvent se délier, des témoins se décider à parler, parce qu'ils sont devenus adultes, parce qu'ils n'ont plus peur de l'agresseur. "Un dossier criminel, c'est un dossier vivant. Vivant, jusqu'à ce qu'il soit résolu".

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