C'est l'histoire d'un prévenu - et c’est rare ! - qui dit merci à la procureure, et à ses juges. On dit souvent des comparutions immédiates que c’est une justice expéditive, qui distribue des peines de prison ferme à la chaîne… Mais pas toujours. Reportage au tribunal judiciaire de Bobigny.

Le tribunal de Bobigny, en Seine-Saint-Denis
Le tribunal de Bobigny, en Seine-Saint-Denis © Radio France / Corinne Audouin

Antonio est né au Portugal il y a moins de 30 ans. Survêtement gris, masque noir, il comparait libre, à l’audience des comparutions immédiates du tribunal judiciaire de Bobigny. À la barre, il demande s’il peut enlever son masque. "Oui, vous êtes à plus de 2 mètres", dit la présidente, "on vous comprendra mieux". Ce qui lui vaut de passer au tribunal s’est produit le 11 mars dernier. Il a été attrapé à Pantin, alors qu’il s’était introduit dans un appartement, où il a volé un ordinateur, et une cigarette électronique. Par recoupement, la police a découvert qu’il avait déjà, en décembre dernier, volé un bracelet et une tablette chez quelqu’un d’autre.

Antonio n’a pas d’avocat, personne ne s’est constitué partie civile contre lui. Alors ce sera juste un dialogue, entre lui, et les magistrats. 

- Je suis SDF, je cherchais un endroit pour dormir, c’était pas dans le but de voler. Je suis entré, j’ai vu les objets, je les ai pris pour les revendre, pour m’acheter à manger. 

- Vous volez pour manger, dit la présidente d’une voix posée. Il n’y avait pas de nourriture dans la maison ?    

- J’ai cherché, il y avait des gâteaux... La cigarette électronique, c’était pour moi, j'ai des problèmes respiratoires. 

- Vous avez demandé de l’aide à des associations ?

- J’ai fait le 115, mais il n’y avait pas de place. 

Il pense qu’il n’a droit à rien. Jusqu’à l’adolescence, c’est sa mère qui s’occupait des démarches, mais elle ne veut plus l’aider. Antonio a deux jeunes enfants. On apprend que ce qui l’a fait dégringoler, c’est une rupture. Antonio avait un travail, un domicile. Il a laissé la maison à son ex, et puis, dit-il pudiquement, ça a été la descente aux enfers. Il s’est totalement laissé sombrer. "Je dormais pas la nuit, je mangeais plus, j’arrivais pas à chercher du travail, j’avais pas la tête à ça", explique-t-il. Dans la rue, il a perdu une trentaine de kilos. Le confinement l’a entraîné encore plus bas. Les associations n’étaient plus là, alors il a dormi dans un squat. 

Mais cette interpellation et sa convocation au tribunal 3 mois plus tard a déclenché une réaction chez Antonio, comme ça peut arriver, quand on touche vraiment le fond. "Ça va mieux", dit le grand jeune homme mal rasé, qui tend un papier : une promesse d’embauche de son ancien employeur, comme peintre en bâtiment. Il a une piste pour une colocation, avec un homme qui travaille la nuit. Il répond à tout, sans esquiver.

A-t-il des addictions? "Je vais pas vous mentir. Je ne bois pas d’alcool. Mais je dors dehors. La seule chose qui me permet de m’apaiser, c’est le cannabis." Il fume quelques joints par semaine. Il a été condamné pour trafic de stupéfiants, il y a plus de 10 ans.  

- Est-ce que vous êtes prêt à être suivi par les services d’insertion et de probation ? demande la juge. 

- Oui. J’en ai marre de cette vie, je veux voir mes enfants. 

La franchise d’Antonio fait mouche. "Quelqu’un qui reconnaît les faits, ça dénote, remarque la procureure. "Je sens une vraie honnêteté dans les propos de monsieur, je vais proposer une peine qui va dans le sens de cette honnêteté, pour l’encourager dans cette nouvelle vie." Elle requiert 4 mois de prison assortis d’un sursis probatoire de 2 ans, avec obligation de travailler. 

- Qu’est ce que vous en dites ? demande la présidente.

- Je la remercie, déjà, dit Antonio. 

Ça ne doit pas lui arriver souvent, à la procureure. Le tribunal suit les réquisitions, la juge lui explique : "Vous n’allez pas en prison, mais vous avez ces 4 mois au dessus de la tête, il faudra bien respecter toutes les convocations." Elle lui remet un papier, il est convoqué le 15 juillet au service d’insertion et de probation. "Vous y allez, hein", insiste t elle. 

"D’accord, merci", répond Antonio, qui repart dans son jogging fatigué, avec sa convocation, sa promesse d’embauche, et un sourire des trois magistrates qui composent le tribunal. 

Plus tard dans l’après midi, les mêmes juges écouteront, stoïques, un prévenu hurler qu’il s’en "bat les couilles de leur justice de merde", qu’il va "exploser tout le monde"... Comme un résumé en accéléré du difficile métier de juger.

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