Chronique du procès d'un accident ordinaire, au tribunal judiciaire de Paris : Adel a-t-il renversé Monsieur Ionescu, qui circulait en trottinette ? Ou celui-ci en a-t-il rajouté pour se faire rembourser ?

Voiture contre trottinette ou trottinette contre voiture ?
Voiture contre trottinette ou trottinette contre voiture ? © Maxppp / Pierre HECKLER

C'est une histoire banale : un homme en trottinette électrique accuse un automobiliste de l'avoir renversé, puis de lui avoir roulé sur les chevilles, avant de prendre la fuite. Le plaignant n'est pas là ; il est interprète en langue roumaine, appelons-le Monsieur Ionescu*. À la barre, Adel, 34 ans, se tient bien droit, les mains dans le dos, ses épaules baraquées, moulées dans un pull gris. Il vit en Belgique, où il travaille pour un constructeur automobile.

Pour des raisons qu'on ne comprend pas bien, l'affaire a déjà été renvoyée quatre fois. "C'est la cinquième fois qu'il vient devant votre tribunal, depuis la Belgique" explique l'avocat d'Adel. "C'est un renvoi de la 28e à la 29e... c'est un véritable sac de nœuds, cette affaire" s'agace le procureur. L'affaire, en l'occurrence, semble pourtant simple. Un soir d'octobre 2018 dans le 18e arrondissement de Paris, M. Ionescu dit avoir été percuté à l'arrière de sa trottinette électrique. Une Ford noire lui est rentré dedans, alors qu'il démarrait à un feu vert. La présidente lit son PV d'audition.

"Il m'a roulé dessus, il ne s'est pas arrêté"

Selon son récit, ce sont des témoins qui ont encerclé l'automobiliste pour l'empêcher de fuir, et qui ont appelé la police. M. Ionescu a bénéficié de 6 jours d'ITT (interruption totale de travail).

C'est au tour d'Adel, on sent qu'il en a gros sur le cœur. "Il zigzaguait de gauche à droite devant moi sur la route, il n'avait pas de casque, et pas de lumière, il faisait nuit. Il y avait une voie sur la droite, j'ai cru qu'il l'avait prise. Au moment où je pense le doubler, je vois le guidon de sa trottinette sous ma roue. Lui, je l'ai vu sur la droite. Je m'arrête, je descends. Il est très choqué ; il y a un attroupement, avec des gens qui sortent leur téléphone, qui me disent 'allonge toi par terre !'. Moi, j'ai un diplôme de secouriste, je voulais le mettre à l'abri sur le trottoir, il se débat, il refuse, il était très agressif... À ce moment-là, je vais garer ma voiture qui est restée au milieu du carrefour. Je suis totalement assommé, je ne réalise pas ce qui s'est passé. Les gens commençaient à m'entourer... C'est les policiers qui m'ont exfiltré, en fait." 

"On ne vous reproche pas de délit de fuite" précise la présidente. Les policiers ont en effet relaté qu'Adel s'était présenté à eux de lui-même. Le procès tourne clairement en défaveur de l'absent. Ce Monsieur Ionescu qu'Adel, par mégarde, appelle "Monsieur Ceaucescu", jusqu'à ce que son avocat lui fasse discrètement remarquer son erreur. Il n'a aucun souvenir de l'avoir percuté. Si tout le monde a filmé la suite, personne, en fait, n'a été témoin de l'accident. "Le fait de comparaitre ici, ça m'assomme" dit Adel. "La dernière fois que j'ai eu un problème avec la justice, j'étais mineur." Depuis, son casier ne porte aucune mention.

"Un vélo ou une trottinette pas éclairée, de nuit, quand vous arrivez de derrière, ipso facto, le choc, il est imparable !"

"J'essaie d'être le plus clean possible, je le vis très très mal", dit-il la voix serrée. L'autre problème d'Adel, c'est qu'il fume du cannabis occasionnellement, et qu'il a été testé - faiblement - positif aux stupéfiants. Heureusement pour lui, le procureur, visiblement, n'aime pas trop les deux-roues. "Une trottinette, c'est un 2 roues motorisé, il aurait du être assuré", commence-t-il. "Ensuite, un vélo ou une trottinette pas éclairée, de nuit, quand vous arrivez de derrière, ipso facto, le choc, il est imparable". Le représentant du parquet requiert la relaxe, dans le doute, et demande 600 euros d'amende avec sursis pour la conduite sous l'emprise de stupéfiants. 

On peut difficilement rêver réquisitions plus clémentes. L'avocat d'Adel en rajoute, pourtant. "M. Ionescu dit qu'on lui a roulé sur les chevilles, puis sur les tibias, puis fait état d'une entorse... Franchement, c'est pas clair. Les pompiers l'ont laissé rentrer chez lui ! Il a juste une abrasion de la peau, les photos sont spectaculaires, mais il n'a rien de cassé !" L'avocat déroule. "Ensuite, il a changé de version, il a dit que mon client l'avait invectivé, et en même temps qu'il ne s'était pas arrêté. Je pense que M. Ionescu conduisait un peu n'importe comment" conclut l'avocat. "Je ne dis pas qu'il n'est pas tombé, je dis que mon client n'y est pour rien. Il charge juste le conducteur pour être bien indemnisé". 

Adel est finalement condamné à 200 euros d'amende, pour la seule conduite sous emprise de stupéfiants. Décidément bien disposé, le procureur lui précise qu'il a droit à une réduction de 20%, s'il paye l'amende dans le mois. "Madame, je vous remercie de votre indulgence et de votre clémence" dit Adel à la juge avant de repartir, visiblement soulagé.  Quant à Monsieur Ionescu, il n'a plus qu'à se racheter une trottinette, avec éclairage et assurance, cette fois.

* le nom a été changé

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