La présidente de la 14e chambre du tribunal correctionnel de Paris a prononcé hier une relaxe quasi générale dans le dossier Tarnac. Corinne Goetzmann est connue pour son perfectionnisme, et son attachement viscéral à l’indépendance. Portrait.

Magistrats et avocats décrivent une travailleuse acharnée, qui passe ses dossiers au scanner. Ceux qui l’ont côtoyée en témoignent, mieux vaut être au niveau quand on arrive à l’audience. La juge a aussi « du caractère » comme on dit. 

Au procès Tarnac, après dix ans d'une procédure contestée, elle a imposé un retour aux fondamentaux, illustré par une carte IGN, un feutre Stabilo, un mémorable transport sur les lieux, des interrogatoires de témoins (policiers surtout) courtois mais incisifs. Le tout habillé d’un humour poli. « Vous n'avez pas le monopole de l'ironie » a-t-elle lancé à Julien Coupat. Avoir à la barre « les personnes les plus mal élevées » qu’elle eût jamais rencontrées, selon des propos tenus hors audience et rapportés par un autre prévenu, Mathieu Burnel, n’a en rien influencé son jugement. 

« C’était une audience extrêmement compliquée, avec des personnalités compliquées, avec parfois des tribunes plutôt que des comportements de prévenus lambda, souligne Marie Dosé, l’avocate d’Yldune Lévy. Elle a su jongler, elle a su s'imposer, et puis surtout quelle décision! Mais surtout quelle décision dans la motivation. Enfin il y a quelque chose de sécurisant dans l'oeuvre de justice".   

Juge d’instruction tenace   

Corinne Goetzmann a longtemps été juge d'instruction. A Bar-le-Duc, à sa sortie de l’Ecole nationale de la magistrature en 1990, à Pontoise puis pendant 12 ans à Paris, où elle a instruit des dossiers très lourds, notamment à la JIRS (juridiction interrégionale spécialisée, chargée de la criminalité organisée).  

Même Youssouf Fofana, l'assassin du « gang des barbares », qui l’a traitée de « sale juive », n'a pas réussi à la faire sortir de ses gonds. « C’est pourtant le prévenu qui m’a pompé le plus d’énergie de toute ma carrière » raconte le juge Baudoin Thouvenot, co-saisi sur le dossier, qui se souvient d’une longue soirée de week-end au palais de justice de Paris, à attendre le principal suspect, extradé de Côte-d’Ivoire.  

Corinne Goetzmann instruit aussi l’enquête sur la fusillade de Villiers-sur-Marne.  Me Laurent-Franck Liénard défend la famille de la policière tuée, Aurélie Fouquet, et salue sa ténacité : « C'était un dossier extrêmement complexe, elle n'a jamais perdu sa motivation et son énergie, et elle arrivait à insuffler son énergie aux services enquêteurs pour que personne ne baisse les bras, elle a tout fouillé. Elle est rassurante par le sérieux du travail qu'elle accomplit. Elle a une motivation énorme pour obtenir la vérité, la vérité que cela fasse plaisir au parquet ou pas, que cela fasse plaisir aux victimes ou pas, que cela fasse plaisir aux accusés ou pas, donc elle est intransigeante. La justice de Mme Gotezmann c’est vraiment une belle justice". 

Les juges d'instruction, qui ont une liste de diffusion pour échanger entre eux par mail, se souviennent d'ailleurs des conseils avisés et juridiquement pointus que leur donnait leur collègue Corinne Goetzmann.   

L’indépendance comme ligne de conduite  

En 2013, elle part à Bobigny siéger en correctionnelle. Pendant trois ans, à « la chambre des stups », elle a vu défiler petits et grands trafiquants de la Seine-Saint-Denis. Chez eux aussi, la juge Goetzmann s'est fait un nom, comme en témoigne cette écoute téléphonique d'un prévenu avant son procès:   

« - Tu verras quand je vais passer avec elle moi, tu vas voir combien elle va me mettre Goetzmann !  

- Elle va te mettre maximum trois ans.  

- T'es un fou, minimum cinq je vais prendre !»   

Une juge perçue comme répressive, mais très attachée à l'état de droit. Un autre dealer pourrait en témoigner. Il a été relaxé, malgré ce kilo de cocaïne retrouvé chez lui pendant l'Etat d'urgence. La perquisition administrative a été annulée par le tribunal, qui après avoir sollicité la préfecture a estimé que « l'urgence absolue » de la menace terroriste n'était pas démontrée,  d'autant que la perquisition avait été effectuée par la brigade des stups et son chien...     

En 2009, Corinne Goetzmann, alors membre du bureau de l'association des juges d'instruction, l'AFMI, avait claqué la porte de la commission Léger sur la réforme de la justice pénale. Nicolas Sarkozy avait annoncé la suppression du juge d'instruction, sans attendre la fin de ses travaux. "Mettre en œuvre la volonté du président de la République n'est pas le rôle d'une commission indépendante, appelée à prendre une décision sereine en toute impartialité et objectivité », dénonce alors Corinne Goetzmann dans une lettre au président de la commission. 

A Bobigny, en 2016, Corinne Goetzmann s'est aussi battue aux côté de ses collègues pour dénoncer la misère de la justice. Revenue à Paris, elle préside désormais cette 14ème chambre du tribunal correctionnel dévolue principalement à la criminalité organisée. Elle n’aura pas souvent l’occasion de louer un bus pour emmener le tribunal faire des constatations aux bords de la Marne ou ailleurs (« C’est très joli les bords de Marne ! » s’est-elle exclamée face à d’autres participants moins enthousiastes). Mais quel que soit le dossier, ses collègues font confiance à Corinne Goetzmann pour porter dessus le même regard acéré, garant des libertés publiques et de la sécurité.

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