Illustration de Jack l'Eventreur
Illustration de Jack l'Eventreur © MaxPPP

A nouveau, un détective amateur prétend avoir résolu par l'ADN le cold case le plus célèbre de l'histoire britannique. "Jack l'Eventreur démasqué", dont l'édition française sort cette semaine, n'a pas convaincu l'expert de l'INPS que nous avons sollicité.

Russel Edwards, un entrepreneur anglais plein d'enthousiasme, est aussi un bon conteur. Il nous plonge dans cette année 1888, quand cinq femmes sont égorgées et atrocement mutilées à Londres. Un certain "Jack l'Eventreur" signe les crimes en envoyant des lettres à la presse, qui multiplie les tirages. Dans le quartier de Whitechapel, des femmes misérables travaillent à la journée pour se payer l'asile de nuit. Quand elles ont bu l'argent au pub, elles sortent faire des passes, au risque de croiser Jack l'Eventreur.

Un châle sur une scène de crime

L'intérêt de Russel Edwards pour l'affaire est relancé quand, en 2007, il repère dans une vente aux enchères un vieux châle en soie:

Voici le châle censé avoir été retrouvé sur la quatrième scène de crime, celle de Catherine Eddows, et c'est ce qui a bouleversé ma vie. Amos Simpson, agent de police, était en service. Voyant le châle, il demanda s'il pouvait le prendre, pour sa femme. En 1888, on ne gardait pas les preuves , donc on lui a dit "oui, prenez-le". Sa femme n'en n'a pas voulu. Moi je l'ai racheté à son arrière-arrière-arrière petit neveu. Dans les années 1990, ce châle était conservé à Scotland Yard, mais ils ne pensaient pas qu'il était authentique. Et puis j'ai rencontré le professeur Yari Louhelainen. Il m'a dit "vous voyez ces tâches blanches ? Ce sont des giclées de sang artériel. Et là, vous voyez ces tâches là? On dirait bien du sperme.

Découverte d'une victime de Jack l'Eventreur, dessin publié dans le Police news illustrated
Découverte d'une victime de Jack l'Eventreur, dessin publié dans le Police news illustrated © BBC/Illustrated Police New

D'autres recherches amènent Russel Edwards à la conclusion que le châle n'appartenait pas à la victime, mais au meurtrier. Il s'associe à un biologiste de Liverpool, qui parvient à extraire de l'ADN "au coeur du tissu". Cet ADN mitochondrial n'est pas propre à un seul individu, mais à tout un groupe relié par une lignée maternelle. Russel Edwards a convaincu une descendante de la victime de faire un prélèvement ADN: il "match". Ce serait donc le bon châle.Reste à trouver le coupable. Russel Edwards se concentre sur l'un des suspects de l'époque, un tailleur qui fut ensuite interné comme fou. Il trouve encore une correspondance parfaite entre un fragment d'ADN du châle (dans ce qui aurait été du sperme), et un descendant d'Aaron Kosminski.

"Avec un tel dossier, il serait immédiatement acquitté"

Pour certains scientifiques, l'histoire est trop belle pour être vraie. Des doutes s'étaient déjà exprimés lors de la sortie du livre en Angleterre. Nous avons sollicité un expert de l'Institut national de police scientifique. Alain Stévanovitch est ingénieur, spécialiste de l'ADN mitochondrial au laboratoire INPS de Marseille. Il a lu le livre pour France Inter. Son verdict: c'est techniquement possible, mais cela demande beaucoup de rigueur et elle ne transpire pas du livre:

Le tissu peut garder des traces aussi anciennes, puisqu'on a vu par exemple dans le cadre de l'identification de Louis XVII, l'usage de traces de sang conservées sur un mouchoir, dans une sorte de reliquaire et pouvant provenir de son père, Louis XVI. Donc techniquement c'est quelque chose qui est faisable. Le problème c'est que autant le mouchoir de Louis XVI avait été conservé de manière isolée, là c'est un support qui est passé de main en main entre les individus au fil du temps. Pour les éléments sur lesquels ils travaillent, on n'a aucune preuve qu'il s'agit réellement de sang et de sperme, et non pas de n'importe quel autre type de cellule. Deuxièmement, au niveau des analyses génétiques, les résultats tels qu'ils sont présentés dans le livre ne sont pas fiables. C'est seulement une toute petite partie de l'ADN qui est analysée, l'élément qu'il a mis en évidence et que lui considère comme exclusif, est un élément qui est présent dans 95% de la population. Si un dossier était présenté comme cela devant une cour d'assises en France l'accusé serait acquitté de façon immédiate.

Pour Alain Stevanovitch, la concordance entre le profil de la descendante de la victime et la trace supposée de sang parait fausse. Sur six fragments d'ADN mitchodrial amplifiés, il n'y a concordance que sur l'un d'entre eux, et avec une mutation qui est donc trop communément répandue. Par ailleurs, travailler sur de l'ADN ancien et fragile nécessite de réaliser une double analyse, l'état de l'ADN pouvant entrainer lors de certaines étapes analytiques, l'apparition de fausses mutations. En ce qui concerne le descendant de Kosminski, l'analyse de concordance parait aussi très floue. Par ailleurs, prétendre déterminer l'origine géographique fine par l'ADN mitochondrial d'un individu isolé comme l'affirme l'auteur est un raccourci facile: "le fameux haplogroupe T1a1 (et l'haplogroupe T en général) est un haplogroupe européen, il n'est pas spécifique aux juifs russes...". Comme le tailleur fou Aaron Kosminski, soi disant démasqué par Russel Edwards.

"Jack L'Eventreur démasqué", éditions l'Archipel.

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