Parfois, le juge est énervé, fatigué, ou s'est juste levé du pied gauche. Et cela donne des audiences où les dialogues semblent signés Michel Audiard.

Le tribunal judiciaire de Nice, en janvier 2021
Le tribunal judiciaire de Nice, en janvier 2021 © Radio France / Corinne Audouin

Ce jeudi matin de janvier, dans une des salles du tribunal judiciaire de Nice, réputé pour ses bancs grillagés particulièrement inconfortables, se tient une audience correctionnelle à juge unique: c'est là que sont jugées les affaires les moins graves. 

Le magistrat a la cinquantaine grisonnante, des lunettes strictes. On le comprendra, il est juge d'instruction, et comme beaucoup de magistrats au tribunal de Nice, il doit de temps en temps délaisser ses dossiers pour présider ces audiences.

A la barre, un jeune homme avec une béquille, les cheveux longs attachés en catogan, en survêtement gris. Il a 19 ans. Le magistrat rappelle les faits. Tout est parti d'un contrôle d'identité, dans un hall d'immeuble, au quartier des Moulins. Un quartier sensible, comme on dit, gangrené par le trafic de drogue. Ce jour-là, les riverains ont appelé la police pour tapage. Parmi les jeunes contrôlés, l'un s'énerve très fort contre la police. "Dégagez, fils de pute, enculés, allez niquer vos mères, vous êtes pas chez vous ici" lit le juge, en y mettant le ton.

-          Vous reconnaissez les faits?

-          Oui.

Le jeune homme est jugé pour outrage envers les policiers et usage de cannabis. Tout de suite, le ton monte. "Dans cette cité, il y a du trafic de drogue. Des tirs à l'arme de guerre devant le supermarché. A l'instruction, j'ai 3 homicides commis dans cette cité" tonne le magistrat. 

Et vous monsieur, vous contribuez au bordel ambiant, pardonnez-moi l'expression ! Donnez-moi une bonne raison de ne pas vous envoyer en prison, pour que les habitants des Moulins aient la paix ! 

"On était dix, y avait pas que moi..." tente le prévenu, un peu penaud.

"Parlez plus fort! Imaginez que je suis un policier et que vous me dites 'enculé, va niquer ta mère', allez-y !"

Le prévenu explique qu'il est suivi pour des troubles psychiatriques, qu'il a des TOC, des troubles obsessionnels compulsifs.

"Ah , vous voyez un psy" repart le juge du même ton gouailleur, "parce que vous insultez les policiers, c'est une maladie, c'est nouveau, c'est reconnu par l'OMS, ça?"

Dans la salle, personne ne bronche. On imagine que tout le monde est habitué au caractère, disons, éruptif du président.

L'avocat de la défense, chenu, rompu à l'exercice, tente de ramener un peu de modération dans les débats. "Il s'est fait interpeller dans ce quartier des Moulins certes... Mais il était là juste pour acheter sa consommation".

Il n'en faut pas plus au juge pour repartir au quart de tour. 

-          Je passe mon temps à juger des trafics de stups ! J'en ai marre !

-          Il est seulement poursuivi pour usage, monsieur le président.

C'est au tour du procureur; son ton posé contraste avec l'énervement du président.

"Monsieur, vous avez été condamné deux fois quand vous étiez mineur. Vous avez des problèmes médicaux pour lesquels vous êtes suivi, et vous consommez de la drogue, ce qui accentue vos problèmes. Je demande 5 mois de prison, assortis d'un sursis probatoire d'une durée de 18 mois. Avec un travail d'intérêt général, et une obligation de soins, car votre consommation de cannabis vous met en danger."

L'avocat aux cheveux blancs prend la parole pour son client. 

Vous tapez dans le mille, monsieur le procureur. Un suivi, un travail, ça l'aidera peut-être à remettre le pied à l'étrier de la société.

Le jeune homme n'a que le brevet des collèges, il est né en Italie, élevé par une mère seule "qui fait ce qu'elle peut". L'avocat explique qu'il a des TOC depuis qu'il a 6 ans, il prend un traitement contre la dépression, et fait régulièrement des attaques de panique.

"Et comme les ennuis, ça vole toujours en escadrille", enchaîne l'avocat, au diapason du registre michel-audiardien du président, "il a eu un accident de scooter. D'où la béquille."

Certes, explique l'avocat au président, "vous avez des dossiers dans ce quartier des Moulins, mais lui, il n'est dans aucun de vos dossiers. Il était là au mauvais moment. Ce n'est pas lui qui contribue aux problèmes ambiants..."

Le juge bondit : "Ah si si, il y contribue ! Comme le vendeur, ni plus, ni moins !"

Le prévenu est d'accord pour le travail d'intérêt général - c'est une condition obligatoire pour pouvoir le prononcer. A priori, ça ne se présente pas trop mal pour le jeune homme. Ce ne sera pas le cas de tout le monde.

Dossier suivant. Un homme accusé d'avoir frappé sa compagne, sous l'emprise de l'alcool. Il a un casier long comme un jour sans pain, il est en situation irrégulière. Les violences, ici, n'ont pas entraîné d'ITT (incapacité totale de travail) pour la jeune femme. Le procureur demande 18 mois de détention, l'homme proteste, il est à la rue, tout va de travers dans sa vie, "je suis au bout" dit-il. Il n'a pas d'avocat.

Le magistrat n'a pas besoin de se retirer pour délibérer, puisqu'il siège seul. De but en blanc, il prononce 3 ans de prison ferme, le double des réquisitions. L'homme semble abasourdi, "vous avez 10 jours pour faire appel" lance le président tandis qu'on l'emmène.

Ce jour-là, la justice avait la voix de Lino Ventura, et elle était de mauvais poil.

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