Les audiences reprennent, au palais de justice de Paris, avec, ici, une affaire de violences conjugales. Où l'on ne sait plus très bien qui est victime, qui est prévenu.

Les escaliers mécaniques qui mènent aux étages du palais de justice de Paris
Les escaliers mécaniques qui mènent aux étages du palais de justice de Paris © Radio France / Ariane Griessel

A l'entrée de la salle, un panneau prévient : pas plus de 25 personnes en même temps, mesures sanitaires obligent. Huissier, greffière, procureure, président, avocats, prévenus et leurs proches... Ils sont une dizaine, avec masque ou visière, pour cette audience de la 28e chambre du tribunal correctionnel. Habituellement, ici on juge des affaires d'infractions routières. 

Mais c'est la reprise, tant bien que mal, après les semaines de confinement, et le calendrier s'en trouve bouleversé : un dossier de violences conjugales s'est glissé dans la pile du jour. Ou, plutôt, deux dossiers. Dans l'un, monsieur doit répondre de gifle sur son ex-compagne. L'autre concerne le même couple. Sauf que, cette fois, ce sont les deux qui sont accusés de coups l'un sur l'autre. 

Madame est donc à la fois possible victime, et prévenue. Surtout, madame n'est pas là. C'est donc lui que l'on écoute. Nerveux à la barre, il triture, se tord les doigts croisés dans son dos, essaye de faire bonne figure, de face. Le président démarre la lecture des faits...

"Excusez-moi !" intervient un avocat de la défense. Avec sa consœur, cela fait quelques minutes qu'ils sont debout, hésitants.

Des mesures sanitaires un peu trop strictes, côté défense

"Je suis désolé de vous interrompre, monsieur le Président, je ne veux surtout pas déroger aux règles de sécurité sanitaires, mais je ne comprends pas bien la logique de s’asseoir d'un côté et de l'autre, non…". Il montre le côté des parties civiles, face à lui : un strapontin sur deux est condamné par du scotch jaune et noir, pour maintenir les distances, tandis que les autres sont laissés libres. Coté défense, en revanche, on a visiblement fait du zèle : tous les sièges sont condamnés.

Le président : "Vous pouvez vous asseoir, je n'avais pas remarqué". Deux morceaux de scotch sont retirés. Cette fois, c'est bon, le dossier peut être examiné.

Le prévenu est donc soupçonné de violences sur sa compagne en janvier 2018. Lui reconnaît une gifle, mais "c'était réciproque", dit-il. Et puis, un an plus tard, en mars 2019, de nouvelles violences, cette fois l'un contre l'autre. Il l'admet : "On s'est clairement battus". Il est ce que l'on appellerait un "intellectuel", un chercheur, littéraire. L'homme décrit deux ans de relation toxique. Parle d'une femme qui a une relation complexe avec les hommes. Elle l'a accusé de viol, une version floue, sans preuve médicale. Les faits n'ont pas été retenus.

Le président : "Est-ce que vous diriez que l'on est plus sur un couple qui se tape dessus que sur une femme qui subit des violences ?

Le prévenu hésite…"Oui, quand même".

"Le conjoint violent ou le couple qui se déchire"

Son avocat rebondit : "Mon client souscrit avec beaucoup de pudeur à l'alternative que vous lui proposez : le conjoint violent ou le couple qui se déchire". Il lit une lettre du fils du prévenu, âgé de quinze ans. Il y est effectivement question de disputes très violentes, d'œil au beurre noir, de lunettes cassées. Des violences, oui. Mais sur son père. "Cette femme nous a brisés", écrit l'adolescent.

La procureure prend la parole : 

"- Est-ce que vous dites que vous êtes un homme battu ? Ce n'est pas facile, à assumer...

- Ce n'est pas facile, non. Je fais un gros travail avec un psychologue depuis quelques mois. Oui, je pense que c'est le cas. Oui."

Le président interroge, cherche à en savoir plus sur la personnalité du prévenu : 

"- Vous en êtes toujours à 600 euros de cigarettes par mois ? C'est une consommation importante. Enfin, ce n'est pas un jugement, hein !

- Ça a beaucoup diminué, c'est l'un des bons effets du confinement.

- Et l'alcool ?

-  Je suis suivi par un addictologue. Et j'étais confiné chez ma mère, il n'y a pas d'alcool, un autre bon effet du confinement."

Fin du passage optimiste, vient le moment des réquisitions. "J'ai écouté attentivement les propos de Monsieur, explique la procureure. Mais, aujourd'hui, je reste sur la procédure, sur les propos de Madame qui y sont constants". Elle demande six mois de détention avec sursis, et une obligation de soin. Ainsi que la relaxe de la prévenue, dans l'affaire de la bagarre.

"Cette audience n'est pas calibrée pour ce type de dossier"

L'avocat de la défense, lui, rappelle que son client a reçu plusieurs messages et appels de son ex-conjointe, malgré l'interdiction. Il souligne l'absence : "Aujourd'hui, elle ne peut pas essayer de soutenir cette accusation, et j'ai ma petite idée du pourquoi". Il n'en dit pas plus. "Il y a eu une gifle, il la reconnaît. Une condamnation est possible. Mais pas six mois ! Je m'en fiche que ça soit avec sursis."

Voilà trois heures que l'on traite cette affaire, ici, où l'on parle habituellement de conduite sans permis ou d'alcool au volant. Le président l'admet : "Cette audience n'est pas calibrée pour ce type de dossier. Il me faut du temps pour tout examiner. Le jugement est donc mis en délibéré."

Place à une automobiliste poursuivie pour délit de fuite. Affaire suivante. Affaire courante. Les affaires reprennent.

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