Pendant cinq ans, la magistrate Agnès Thibault-Lecuivre a préparé les fameuses conférences de presse du procureur de Paris. Aujourd'hui en disponibilité dans une agence de communication, elle veut aider à sa manière ceux qui sont pris dans "la machine à broyer médiatico-judiciaire".

Agnès Thibault-Lecuivre, magistrate, Clara Paul-Zamour ex-conseillère en communication de Bernard Cazeneuve et Pierre-Henri Brandet, ancien porte-parole du ministère de l’Intérieur
Agnès Thibault-Lecuivre, magistrate, Clara Paul-Zamour ex-conseillère en communication de Bernard Cazeneuve et Pierre-Henri Brandet, ancien porte-parole du ministère de l’Intérieur © Maxppp / Maxppp pour la photo de Pierre-Henri Brandet

C'était l'interlocutrice incontournable de la presse judiciaire. Pointue sur les dossiers, hyper disponible, la magistrate Agnès Thibault-Lecuivre a inauguré avec François Molins une stratégie qui visait à porter une parole forte du procureur de Paris. Pour informer, pour éviter de laisser se propager de fausses information. Pour protéger le secret des investigations aussi: François Molins l’expliquait sans détour, on peut donner du grain à moudre aux chaînes d’info avec beaucoup de détails insignifiants pour l’enquête. Une communication mise en place malgré quelques résistances en interne: il y a encore des magistrats qui ne voient pas pourquoi il faudrait répondre aux journalistes. 

"Le tribunal médiatique est parfois plus dur que le tribunal judiciaire"

Au même moment, Pierre-Henri Brandet était porte-parole du ministère de l’Intérieur, et Clara Paul-Zamour conseillère en communication du ministre (puis premier ministre) Bernard Cazeneuve. Tous les trois lancent leur service de communication OPS, Opinion Personnalités et Stratégie, au sein de l’agence Angie. Agnès Thibault-Lecuivre se souvient des tempêtes médiatiques essuyées au parquet de Paris, elle souhaite aujourd’hui aider à sa manière ceux qui sont dans la tourmente: 

"Le tribunal médiatique est parfois plus dur à subir que le tribunal judiciaire. Vous avez des personnes qui peuvent être vouées aux gémonies, avec une garde à vue qui se retrouve quasiment en direct dans la presse, et avec une procédure qui peut se terminer par une relaxe ou par un non-lieu pour cette personne. Je considère qu'il y a des moyens de faire face à ce qu'on peut qualifier d'une certaine façon de machine à boyer médiatico-judiciaire, et j'ai eu envie d'aller m'ouvrir à d'autres parties à la procédure que le parquet. Protéger les investigations, protéger les intérêts des différentes personnes concernées par un dossier, c'est protéger la justice." 

Ses clients: chefs d'entreprise, institutions, notamment dans la sécurité, le sport ou la culture, cabinets d'avocats... Ils sont de plus en plus nombreux à faire appel à des spécialistes de la communication judiciaire. Il y a des professionnels de la com' et des secondes carrières.  Le premier à se mettre en disponibilité de la magistrature il y a quelques années pour conseiller François-Marie Banier dans le dossier Bettencourt, ou le cardinal Barbarin fut Guillaume Didier,  ancien porte-parole du ministère de la Justice. 

Mais attention, "quand j’appelle les journalistes je dis clairement pour qui je travaille" souligne Guillaume Didier, et je suis toujours soumis à la déontologie du magistrat » .  Agnès Thibault-Lecuivre assure aussi vouloir garder certains fondamentaux: 

"Il ne s'agit pas d'aller communiquer l'information au service de votre client, sans donner la connaissance parfaite du dossier, vous n'êtes pas crédible. Il ne s'agit pas de communiquer une information erronée, là-encore vous n'êtes pas crédible. Il s'agit bien évidemment de communiquer en ayant à l'esprit les arguments que vous voulez faire passer dans les médias, en ayant aussi à l'esprit que le journaliste a une connaissance très forte de la procédure et que si vous souhaitez l'orienter de manière erronée, ça se retournera toujours contre vous." 

Quant à François Molins, il n'est plus le seul magistrat à donner des conférences de presse retransmises en direct sur les chaînes d'info. De nombreux procureurs s'y sont mis, encouragés d'ailleurs par la chancellerie. "Quand j'étais au ministère entre 2005 et 2011, on voyait les préfets à la télévision avec un pupitre et un beau fond bleu... On a équipé tous les parquets" se souvient Guillaume Didier. Même si le style précis de François Molins est imité avec plus ou moins de tact, comme lors d'une conférence de presse au printemps dernier où un procureur avait sans doute trop détaillé les circonstances du viol subi par une adolescente. Après son audience solennelle d'installation qui se tient ce matin, il appartiendra à François Molins de dépoussiérer la com' du parquet général de la Cour de cassation.

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