Nous entrons dans la salle d’audience du procès des attentats de janvier 2015 (Charlie Hebdo, Montrouge, Hyper Cacher). En ce moment, à l’audience, les accusés sont interrogés sur les faits qui leur sont reprochés et Dans le Prétoire se penche sur les coulisses du box.

Les accusés
Les accusés © Radio France / Matthieu Boucheron

Il faut déjà se représenter les deux box de la grande salle d’assises. Deux box vitrés, grillagés sur le dessus, qui se font face. Cinq accusés dans chaque - le 11e comparaît libre, assis sur un strapontin. Dans ces box aussi : entre 6 et 10 policiers d’escortes, entièrement cagoulés de noir, sortes de silhouettes fantômes qui peuvent impressionner quand on pénètre dans la salle. Et qui, à intervalles réguliers, sont relevés de leurs fonctions par d’autres silhouettes tout aussi indiscernables. 

Dans ces box, les accusés passent dix heures par jour. Ils sont observés, observent en retour. Tentent de se défendre, dire leur émotion. S’énervent parfois. Tombent malade pour certaines. Echangent des regards avec leurs proches dans la salle. Bref, c’est toute une vie qui s’y déroule. Chaque matin, on voit donc arriver ces onze hommes. Ceux qui s’installent dans le box de droite doivent traverser la salle pour le rejoindre, les mains derrière le dos, menottés, tenus par une cordelette par un des policiers d’escorte. Ils s’installent, toujours à la même place, tournée de gel hydroalcoolique pour tous. L’audience peut commencer. 

Amitiés et détestation

Au fil des jours - on en est aujourd’hui à la 34e journée d’audience - on découvre les amitiés : Amar Ramdani et son cousin Saïd Makhlouf discutent souvent aux suspensions d’audience ; Metin Karasular, arborant toute une série de maillots de foot, emprunte les lunettes de lecture de son vieil ami Michel Catino ou même Willy Prévost qui converse régulièrement avec un des dessinateurs du procès.

On ressent les inimitiés aussi : l’accusé principal Ali Riza Polat, toujours vêtu d’une chemise, déteste ouvertement celui qu'il accuse de l'avoir dénoncé dans le dossier Willy Prévost, lequel Willy Prévost déteste lui-même Christophe Raumel, son ancien ami avec la femme duquel il a eu une aventure. D'un box à l'autre, de part et d'autre de la salle, il arrive donc que les insultes pleuvent. 

Mais parfois aussi, même si cela peut sembler déroutant au vu de l’horreur jugée ici. Parfois, le rire fuse. Sur les bancs du public, des parties civiles même. Et dans le box.  Le rire d’Amar Ramdani. “Je sais bien que c’est vendredi, le sermonne un jour le président Régis de Jorna, mais je ne sais pas ce qui vous rend hilare depuis ce matin !” Le rire, surpris, de Mickaël Pastor Alwatik; découvrant à l’audience les caricatures de Charb que ses proches avaient fait projeter sur grand écran.  Le rire, plus contenu, de Miguel Martinez. Alors qu’un matin on attend deux témoins bloqués dans les embouteillages, on l’aperçoit recroquevillé derrière la vitre du box avec, déplié entre ses jambes écartées … un exemplaire de Charlie Hebdo, qu’il passe ensuite à ses voisins. 

"C'est moi qui pose les questions, là !"

Mais pour d’autres, les lectures sont moins récréatives. C’est le cas d’Ali Riza Polat, seul accusé présent à l’audience à comparaître pour complicité. Il encourt pour cela la réclusion à perpétuité et épluche souvent des documents du dossier d’instruction pendant l’audience. Des feuilles qu’il emmène chaque matin dans des sacs plastiques. De temps à autres, il fait passer des questions sur des petits bouts de papier à son avocate. Parfois aussi, il ne s’embarrasse pas de telles précautions … et s'immisce directement dans les débats. “Non c’est bon là, c’est moi qui pose les questions” s’agace un jour sa propre avocate, Me Isabelle Coutant-Peyre. Un autre jour c’est l’enquêteur à la barre qu’il invective. “Le 7 janvier ? Il y a cinq minutes, tu as dit que c’était le 6 janvier!” Bref, Ali Riza Polat est un sanguin. Qui n’énerve, s’agace et le fait savoir. 

Chez d’autres aussi, on voit parfois leur énervement déborder : Metin Karasular, qui vit habituellement en Belgique, s’est plaint à plusieurs reprises de ses conditions de détention en France. Amar Ramdani, qui lui, déplore : “ce qu’on mange en bas - comprenez au dépôt du tribunal - c’est catastrophique. Et ça dure deux mois et demi”. 

De ces hommes, on découvre au fur et à mesure la vie, parfois jusque dans leur intimité. Car ce procès est aussi l’occasion d’un défilé de proches des accusés : ex-compagnes, sœur, amies … essentiellement des femmes. Et il faut voir, dans le box de gauche surtout, ces échanges de regard, ces hommes se tortiller sur le banc lorsqu’arrive leur ex-compagne, se toiser les uns les autres dans une sorte de sursaut d’orgueil viril. D’autres, au contraire, restent de marbre. D’ailleurs dans le box d’en face, Metin Karasular et son ami Michel Catino, qui à 68 ans est aussi l’accusé le plus vieux, tous deux, comme souvent, se sont endormis. 

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