À Marseille comme ailleurs en France, les avocats sont en grève, les affaires renvoyées. Mais que faire des prévenus pendant ce temps ? Si les robes noires ne plaident pas sur le fond des affaires, elles essayent de faire en sorte que leurs clients soient libérés en attendant leur procès.

Les avocats protestent contre la réforme des retraites
Les avocats protestent contre la réforme des retraites © Radio France / Thierry Colin

On appelle cela les comparutions "immédiates". Celles qui ne souffrent aucune attente. Celles qui consistent à juger rapidement, après les faits. Mais, en ce moment, il le faut, attendre : l es avocats sont en grève, contre la réforme des retraites. Ce jour-là, au tribunal correctionnel de Marseille, à la 11e chambre, treize dossiers sont inscrits au rôle, et la présidente explique, et ré-explique, calmement, aux prévenus : "On ne peut pas vous juger aujourd'hui, il y a la grève des avocats. On ne peut pas juger quelqu'un sans avocat. La question, c'est, qu'est ce qu'on va faire de vous ?" (comprenez, "en attendant votre procès"). Elle détaille : "On vous mets en prison ? On vous place sous contrôle judiciaire ? Ou on vous libère totalement ?"

Les prévenus ont bien leur petite idée, certains la partagent : "Moi, un bracelet électronique, c'est la meilleure des solutions". Chacun avance ses arguments, il est question de confiance, de volonté de se ranger,  mais aussi de promesses non tenues, de dérapages, de récidives. Les avocats sont en grève, mais plaident quand même pour demande des libérations, dans cet intervalle. 

Un prévenu tente d'ajouter à sa défense : "Mon père, il a frôlé la vie-la mort plusieurs fois, je ne vois pas pourquoi je ne ferais pas d'effort pour me réinsérer ?" La cour ne semble pas de cet avis : le trentenaire va attendre son procès en détention. Trois semaines de plus.

Dossier suivant : ils sont trois, soupçonnés de vols de cartes bleues en Italie. Mêmes questions, même type de réponses : "C'est vrai que la dernière fois je me suis excusé pareil, et j'ai récidivé, c’est vrai. Mais là, ce n'est plus pareil. J'ai failli perdre ma fille". L'audience est suspendue le temps que le tribunal se décide. 

Nez dans le portable ou regard dans le vide, on attend. On se tend, aussi, à l'idée de la case prison, alors on discute. "Et vous, c'est pour qui ?", demande une dame à une autre. "Les trois où c'est compliqué. Moi c'est le 'trois', c'est mon frère. Et vous, vous avez fait quoi ?" Reprise de l'audience : tous les trois maintenus en détention. Un mois d'attente, encore.

Le temps judiciaire, déjà si long, s'étire de renvoi en renvoi

Dossier suivant : une affaire, deux prévenus. L'un est libre sous contrôle judiciaire, est âgé de dix-huit ans. L'autre a 19 ans, et comparaît détenu. Il est récidiviste. Un soir où il conduisait sans permis, il a essayé d'échappé à un contrôle et traîné un policier, qui a été blessé. Son copain n'était "que" passager. Tous les deux se connaissent depuis l'enfance, mais à les voir, l'un libre, l'autre détenu, on se dit que leurs chemins se séparent peut-être ici, quand l'un reprendra sa vie, et que l'autre sera happé par l'univers carcéral. 

L'avocate annonce d'entrée : "Je suis gréviste, madame la présidente, j'en ai averti mes clients". La présidente, au détenu : 

"C'est très lourd de conséquence, pour vous, parce que vous pouvez rester en détention"

Puis, se tournant vers son acolyte, libre : "Vous mesurez ce à quoi vous avez échappé ?" Tous deux opinent. Elle se tourne à nouveau vers le box : "J'espère vraiment, puisque vous êtes tout jeune et que ça peut avoir un intérêt pédagogique, que vous allez être choqué par la violence de cette procédure, qui est le pendant de vos violences". Il sera libéré sous contrôle judiciaire. 

Nous, ce que l'on voit, c'est ce temps judiciaire, déjà si long, qui s'étire de renvoi en renvoi. Les avocats attendent le retrait de la réforme, les prévenus attendent une peine ou une libération, les magistrats attendent un retour à la normal, et les dossiers, eux, s'empilent, s'empilent. 

Et nous, avec le privilège de celui qui n'est que spectateur, ce que l'on attend, c'est surtout de voir comment vont bien pouvoir être résorbées ces accumulations, qui ne seront bientôt plus des piles, mais des montagnes de dossier. Un avocat glisse : "Cette grève, il la faut. mais ça nous tord le cœur"

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