Le procès des attentats de janvier 2015 vient de s'achever. Un procès difficile. Y compris pour ceux qui sont pourtant habitués : les professionels.

Une fois n'est pas coutume, je vais vous parler un peu de nous. Nous journalistes, mais aussi avocats. Bref, nous professionnels qui avons suivi, couvert ou participé à cette audience et qui, il faut le dire, n'en sortons pas indemnes.  Alors, précisons tout de suite parce qu'il n'est certainement pas question de faire de mauvais mélange des genres : on est loin, très très loin de la douleur et du traumatisme des victimes qu'on a vues, tout au long de ces trois mois d'audience. 

Mais la déflagration de ce procès était telle qu'elle a atteint jusqu'aux plus habitués : les professionnels. "Je sens que je n'ai pas digéré" confie ainsi Pascale Robert-Diard, chroniqueuse judiciaire du Monde, parce qu'on a vécu l'équivalent d'un procès de guerre. "Ca m'a bouleversé au-delà de ce que j'imaginais" ajoute Timothée Boutry du Parisien.  Ces journalistes là ont des années de couvertures de procès d'assises derrière eux, de dossiers terroristes.  Et pourtant : la durée, la répétition des témoignages de victimes nous a secoué. "On a traversé le récit du mal", analyse encore Pascale Robert-Diard. On a aussi gardé, imprimées sur la rétine, ces images de la salle de rédaction de Charlie Hebdo. Images qui nous ont saisis, par surprise. "Un instant avant, on faisait des blagues pendant la pause" se souvient un confrère. Et puis, on a plongé dans l'horreur. 

Alors, contrairement aux autres audiences parfois difficiles où "quand c'est fini, on passe à autre chose", on pressent que celle-ci, qui s'est achevée avant-hier, va laisser des traces plus longtemps. Et, pour la première fois, il commence à se dire qu'il va falloir être vigilant sur notre propre état psychologique. Un sentiment d'ailleurs partagé par les avocats eux-mêmes. En défense, ils étaient pourtant nombreux à être des habitués des dossiers terroristes. "Mais il y a un effet de sidération", raconte cette avocate face "une infinie violence". "C'est très rare de se sentir ébranlé humainement à ce point." "A la fin, j'ai même trouvé les magistrats très fatigués, très éprouvés", explique encore une avocate. "Il y aura un avant et un après", confesse une autre qui, un jour, s'est vue débordée par l'émotion au point de devoir quitter un instant la salle d'audience. Qui, comme d'autres, a aussi vécu de manière "oppressante" la présence des caméras à la sortie de la salle chaque jour. L'audience filmée, masquée, le confinement qui a rendu impossible les moments conviviaux pour décompresser après l'audience.  "Et tous ces moments de tensions, se souvient un avocat de la défense, quand il y a eu d'autres attentats, quand on a eu peur d'avoir le Covid, quand on a pensé que cette audience ne s'arrêterait jamais".  

Alors beaucoup s'interrogent pour les procès terroristes à venir.  Car nombre de professionnels concernés par l'audience des attentats de janvier 2015 le seront aussi par celle des attentats du 13 novembre. Non sans inquiétude. "Comment va-t-on vivre un mois ou plus au coeur du Bataclan avec les récits de corps enchevêtrés, de sang, de portable qui vibre en permanence, de ceux qui racontent avoir fait le mort, avoir entendu la kalachnikov qu'on recharge et s'être dit qu'on ne reverra jamais ses enfant? Comment on va le vivre?", s'interroge un journaliste. "Comment va-t-on va le raconter ?"  Alors bien sûr, nous sommes des professionnels. Et ça nous a été à tous salvateur. "Il y avait les papiers à écrire, l'urgence à faire le travail" raconte l'un. "Une fois devant l'ordinateur, on laisse l'émotion de côté", ajoute l'autre. Mais elle revient parfois. Pour cette avocate de la défense, c'est lorsqu'est venu le moment de préparer sa plaidoirie et de se replonger dans ses notes que les larmes sont arrivées, comme un effet boomerang.

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