A la 10.2 du tribunal correctionnel de Paris, très perturbée par la grève ces derniers jours, un retardataire que l'on croyait en cavale a été jugé en son absence. Il a fini par arriver, juste après le jugement qui le condamnait à de la prison.

A la 10.2, chambre correctionnelle souvent baptisée "les petites assises", la grève perturbe toutes les audiences depuis des jours. Une grosse masse d'affaires a été renvoyée, confirme le greffier. Renvois par manque d'avocats, eux-mêmes plusieurs fois en grève, ou de prévenus, coincés, sans RER ou sans métro, et ne pouvant arriver au tribunal de Paris. 

Ce jour-là, le président de la 10.2, Michaël Humbert, attend donc patiemment près d’une heure, avant de se résoudre à ouvrir ce dossier d’un père et d’un fils, poursuivis pour violences. Le père est mort il y a deux mois, et c’est son fils, qui a prévenu la justice par courrier. Mais depuis ce courrier avec l'acte de décès du père, "plus de signe de vie du fils non plus", s’inquiète la procureure, qui redoute une cavale. Le tribunal présume que ce "fils", jeune homme de 34 ans, célibataire et sans enfants, a bien reçu sa convocation pour son procès. Le tribunal décide de le juger promptement, malgré son absence. 

Jugé en son absence et sans avocat

On lui reproche d'avoir ébouillanté un homme qui dormait, puis de l'avoir aspergé de gaz lacrymogène. La victime a été brûlée au deuxième degré sur le visage, le cou, le torse, apparemment pour une sombre affaire de dettes autour d’une sous-location sauvage dans une HLM. C'est le père défunt qui aurait proposé la sous-location sauvage, petit trafic dans une communauté tamoule. 

Le fils que l'on juge en son absence a un étonnant curriculum vitae. Il est diplômé en informatique, devenu convoyeur de greffons entre l'Allemagne et la France, songeant à se reconvertir dans la coiffure. Devant les policiers, puis le juge d'instruction, il a nié la violence volontaire qu'on lui reproche. Mais il n'est donc pas présent à la barre pour se défendre. Il est même jugé sans avocat, car il n'en a plus. Aucun commis d'office n'est là. Et en moins d’une heure, l'absent est condamné à quatre ans de prison. Avec un mandat d’arrêt contre lui. 

Elle accuse son mari de viol, "comme un animal", dit-elle 

Le tribunal fait une pause-café. Car pour l’affaire suivante, il manque l’interprète bengali, bloqué à un arrêt de bus, retardé par la grève. Il finit par arriver, tard. On appelle à la barre un couple venu du Bangladesh. Le mari, veste marine, chaussures en daim, a l’air stressé. Sa femme, col roulé lie-de-vin et cheveux en chignon, semble intimidée. Ils sont en instance de divorce. Ils seraient cousins, unis par un mariage arrangé en 2011. Depuis 2017, leurs trois jeunes enfants sont placés. Depuis que la femme a accusé son mari viol conjugal. Huit jours de suite, dit-elle, dans l’hôtel social où ils étaient hébergés, alors qu’elle venait d’avorter de leur quatrième enfant, et qu'elle voulait se séparer. 

Elle a porté plainte. Faisant constater deux ecchymoses à l’intérieur de ses cuisses. La preuve que son mari l’aurait forcée, en la maintenant avec ses mains. "J’ai honte de raconter ça devant tout le monde, il était comme un animal", dit-elle en bengali, en parlant à toute allure. Le président est extrêmement embarrassé.

"Monsieur, c’est très gênant cette conversation, mais montrez-nous avec quelle partie de votre corps vous avez pu faire des bleus sur les cuisses de madame", demande le président

Face au mari qui semble ne pas comprendre, le président dit : "Vous savez, en France, on peut faire l’amour comme on veut, mais seulement si les deux sont d’accord. Vous êtes d’accord qu’on ne peut pas faire des bleus avec ses jambes ou son bassin !" L’avocate du prévenu proteste : "excusez-moi monsieur le président, je vois des situations très classiques où c’est possible !" "Ah, ben alors sans tomber dans le scabreux, le tribunal est preneur !", rétorque le président, de plus en plus contrarié d’avoir pour seul élément à charge dans cette affaire de présumé viol conjugal : deux bleus d’un centimètre, et rien de plus. 

Deux bleus d'un centimètre, insuffisants pour prouver une agression sexuelle, tranche le tribunal

Le mari nie toute violence. Répète en boucle que quand il "taquinait" sa femme, avec un "petit bisou", elle finissait toujours par être d’accord pour faire l’amour. Au bout de trois heures d’audience, le tribunal finit par relaxer le mari, qui fond en larmes. "Madame, cela ne veut pas dire que vous avez menti, mais les bleus ne sont pas une preuve suffisante pour condamner votre mari". Le tribunal estime aussi que l'emprise de la part du mari, n'est aucunement prouvée.

La nuit est tombée. Le président s’apprête à clore l’audience. Quand surgit un homme en jogging, l’air penaud. Il s’agit du fils qui vient d’être jugé précédemment, en son absence. Il explique qu’il est venu à pied à son procès, qu'il est arrivé très en retard, s’est trompé de salle, le voilà enfin, avec plus de six heures de retard. Le président se décompose. Explique avec une gêne extrême, que le jugement a déjà été prononcé, et qu'on ne peut plus revenir en arrière. Le prévenu s’étonne. Il était venu avec un pochette papier remplie d'arguments pour se défendre. Le président reconnaît qu’on l’aurait jugé différemment sans doute, s’il avait répondu aux questions, mais le président répète en s'excusant qu’il ne peut plus rien faire, que c'est la procédure. "La seule solution pour vous est maintenant de faire appel et vous serez rejugé, vous pouvez faire appel dès votre arrivée en prison", conseille le magistrat. 

"Je suis vraiment désolé mais le mandat d'arrêt qui a été prononcé doit être exécuté" explique le président. 

La salle d'audience est quasi vide. Deux policiers s'approchent pour menotter le prévenu retardataire qui part en prison, après avoir raté son procès. Les trois juges du tribunal semblent vraiment confus. A leurs côtés, une magistrate italienne qui était là en tant qu'observatrice. Elle confie que dans son pays, en Italie, personne n'aurait été jugé ainsi, sans avocat, même en son absence.

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