En ces temps de confinement, seules les audiences urgentes se tiennent au tribunal judiciaire de Paris. Compte-rendu d'audience aux comparutions immédiates, gagnées par la peur du virus.

Devant le tribunal de Paris, une affichette indique que le tribunal est fermé, sauf pour les audiences maintenues.
Devant le tribunal de Paris, une affichette indique que le tribunal est fermé, sauf pour les audiences maintenues. © AFP / Mathieu Menard / Hans Lucas

On se pince un peu pour y croire. L'immense paquebot du tribunal judiciaire de Paris, dans le 17ème arrondissement, inauguré il y a deux ans, est quasiment vide. Il y a une semaine jour pour jour, les journalistes se serraient sur les bancs de la presse pour assister au procès des époux Fillon. Une meute de caméras et micros guettaient les entrées et sorties des prévenus, les curieux faisaient la queue pour avoir une place. Là, on est accueilli par une affichette qui prévient : à moins d'être convoqué, le tribunal est fermé au public. 

La carte de presse permet de passer le barrage.  Direction le 4ème étage où se tiennent les comparutions immédiates. Les "CI"  font partie des trois audiences pénales maintenues à Paris. Habituellement, tout contentieux confondus, il y a 15 audiences pénales par jour. Dans la salle en bois clair, la policière demande au public présent - les proches des prévenus - de s'asseoir en quinconce sur les bancs, le plus loin possible les uns des autres. Un avocat porte un masque, un autre est pris de quintes de toux à intervalles réguliers, qu'il étouffe dans la large manche noire de sa robe. Il ne voulait pas venir, explique-t-il, mais il a trop peur que son client aille en prison s'il n'est pas là pour le défendre.

Quatre hommes serrés dans le box

Voilà qu'entrent les premiers déférés du jour : 4 hommes serrés les uns contre les autres dans le box, escortés par 4 policiers qui leur enlèvent les menottes; certains ont des gants, pas tous. Des papiers passent de la main de l'avocat qui tousse à celle de l'huissier. Le coronavirus est dans tous les esprits, il va occuper tous les débats.

"Je ne comprends pas, ils ont des droits ce sont des êtres humains" attaque Maître Ruiz face aux 4 hommes dans le box. "Ils devraient être à 1 mètre les uns des autres. Et l'escorte! c'est pareil! Personne n'a de masques, il n'y a pas de gel, c'est n'importe quoi!

"Ecartez vous les uns des autres" ordonne la présidente. On les espace un peu, on gagne, allez, 30 centimètres entre chacun. L'un tousse éperdument, il est asthmatique. Les 4 hommes sont là pour le cambriolage d'un magasin de téléphones, dans la nuit de dimanche à lundi. Butin: 250 euros. Ils demandent un délai pour être jugés, alors le tribunal ne statue que sur leur maintien en détention en attendant. 

"On ne peut pas laisser passer ça" dit la procureure

La procureure prophétise: "avec le confinement, ce type d'infraction va se reproduire. Des gens vont venir piller les magasins fermés. On ne peut pas laisser passer ça. Ils sont déjà connus de la police, il y a un risque de réitération". Elle demande un mandat de dépôt

"Ce sont des atteintes aux biens, pas aux personnes!", s'insurge l'avocat d'un des 4, le seul présent, qui se demande en quoi c'est un "contentieux essentiel" qui justifierait une comparution immédiate. Aucun avocat commis d'office n'est là aujourd'hui, le bâtonnier de Paris a refusé de les désigner, il estime que les conditions sanitaires ne sont pas réunies pour tenir ces audiences sereinement. 

Seuls les avocats choisis sont présents, comme Me Ruiz, qui du coup, plaide un peu pour les quatre. "Dans la nuit de dimanche à lundi, à 2 heures du matin, c'est l'heure habituelle des cambriolages, ça n'a rien à voir avec le confinement... Ce n'est pas responsable aujourd'hui de les envoyer en prison!" plaide-t-il, rappelant que l'un d'eux est asthmatique, ce qui ne fait pas bon ménage avec le coronavirus.

Vous avez 67 millions de gens assignés à résidence en France. Mettez en 4 de plus, c'est tout ce que je vous demande!

L'avocat l'assure : ces hommes ne prendront pas le risque de sortir de chez eux. "Eux aussi, ils ont peur de l'attraper, le virus. Mon client a des garanties de représentation, il sera là au procès, avec moi". Le message est passé : comme pour la majorité des prévenus ce jour-là, la présidente renvoie l'audience au mois d'avril, avec un placement sous contrôle judiciaire, et l'obligation de pointer une fois par semaine au commissariat. 

"Merci madame la juge, au revoir" dit l'un d'eux, visiblement soulagé. Avant de ressortir du box, les quatre hommes ont pu se passer les mains au gel hydroalcoolique, prêté par un avocat.

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