Le procès en appel de la mère et du beau-père de la petite Fiona a été interrompu, renvoyé au 29 janvier. Un événement très rare aux assises. Que s'est il passé au Puy-en-Velay?

Dans l'affaire Fiona, les avocats de la défense Mohamed Khanifar et Gilles-Jean Portejoie, et l'avocat général Raphaël Sanesi (au centre).
Dans l'affaire Fiona, les avocats de la défense Mohamed Khanifar et Gilles-Jean Portejoie, et l'avocat général Raphaël Sanesi (au centre). © AFP / Thierry Zoccolan

Depuis le début du procès le 9 octobre, il y avait de l'électricité dans l'air entre les avocats de Cécile Bourgeon, la mère de Fiona, et l'avocate de l'association Innocence en danger, Marie Grimaud. Maitre Grimaud a plusieurs fois réussi à faire sortir Cécile Bourgeon de ses gonds, ce qui, on s'en doute, n'est pas très bon pour sa défense. Cécile Bourgeon espère une confirmation du verdict de première instance : elle avait été acquittée des coups mortels, et condamnée à 5 ans de prison pour plusieurs délits, dont le fait d'avoir caché le corps de sa fille. 

Vendredi 13 octobre, le ton monte encore d'un cran.  Me Grimaud remet en cause le témoignage d'un toxicomane proche du couple : l'avocate se demande s'il est téléguidé par la défense du beau-père de Fiona, Berkane Makhlouf (condamné, lui, à 20 ans de réclusion en première instance).  Le soupçon est grave, Me Khanifar, l'avocat de Berkane Makhlouf, se récrie; tout le monde s'énerve dans le prétoire. Dans le brouhaha, Me Grimaud rappelle que l'avocat de Cécile Bourgeon, Gilles-Jean Portejoie, était au départ l'avocat des deux accusés, quand ils étaient un couple éploré à la recherche de Fiona, prétendument disparue dans un parc de Clermont-Ferrand. Après avoir avoué que la petite fille était morte, Cécile Bourgeon et Berkane Makhlouf, passés du statut de partie civile à celui d'accusés, ont, logiquement, pris des avocats différents, les Portejoie père et fils continuant de défendre la mère de Fiona.

Y aurait-il un "pacte" entre les avocats de la défense pour que leurs clients ne s'accusent pas l'un l'autre?  Voilà ce qu'insinuait Me Grimaud. Malgré ses excuses présentées ensuite, assurant qu'elle n'avait pas voulu remettre en cause la probité de ses confrères, pour la défense, c'était trop tard : le poison du soupçon avait été répandu dans la tête des jurés. 

Renaud Portejoie, avocat de Cécile Bourgeon :

Nous avons été accusés personnellement de collusion et de subornation de témoin. C'est à dire que notre parole était irrémédiablement discréditée. Comment rester dans ce procès au soutien des accusés alors que notre parole est suspecte? Nous avons demandé que ce dossier soit renvoyé, sur le terrain du procès équitable. 

Ce qui est troublant, c'est que la cour ait accepté cette demande de renvoi.   Si l'on interrompait les débats à chaque fois que des avocats s'échangent des noms d'oiseaux, peu de procès d'assises arriveraient à leur terme. Un renvoi de procès d'assises, cela arrive dans quelques cas très rares : s'il y a une rupture entre l'accusé et son avocat, ou si des éléments nouveaux sont révélés au cours de l'audience, nécessitant un supplément d'instruction (c'est ce qui s'était passé, par exemple, lors du premier procès de Francis Heaulme dans l'affaire de Montigny-lès-Metz, en 2014). Rien de tel ici. Alors bien sûr, il y a autant d'avis que de parties en présence. Le bâtonnier du Puy-en-Velay, appelé à la rescousse, a ainsi exprimé à l'audience ses "doutes" sur la capacité de la défense à s’exprimer de "manière sereine" dans un "contexte extrêmement tumultueux". Mais beaucoup ont été surpris de ce renvoi, au bout d'une semaine d'audience. 

Rodolphe Costantino, partie civile au procès, avocat de l'association Enfance et partage :

Cette décision est totalement incompréhensible. On a donné un spectacle pitoyable, vu les enjeux du procès: une petite fille de 5 ans qui décède dans des conditions qui restent à élucider, dont on doit déterminer l'auteur du crime. Ces petites batailles d'ego, ce n'est pas à la mesure de ce qu'on est en droit d'attendre de la justice.

Au final, on se demande à qui profite ce renvoi au 29 janvier prochain.  Dans 3 mois, au Puy-en-Velay, il y aura le même président, les mêmes accusés, les mêmes avocats.  Cécile Bourgeon demandera peut-être une nouvelle fois à être remise en liberté, mais rien ne dit que cette demande sera acceptée. Les accusés vont donc, sans doute, rester tous les deux détenus.  Les seuls qui auront changé fin janvier, ce seront les jurés. La défense a-t-elle senti que le procès ne tournait pas à son avantage, et préféré tenter de l'interrompre? Cela peut se comprendre... mais n'explique pas pourquoi la cour a fait droit à cette demande, au lieu de laisser aux avocats de la défense prendre la responsabilité de quitter l'audience. 

Ce renvoi, censé apaiser les esprits, les a échauffés un peu plus. Nicolas Chafoulais, le père de Fiona, "écoeuré" par ce qui s'est passé, dit soupçonner la cour d'être "trop proche" des avocats de la défense, et demande une délocalisation du procès, loin de l'Auvergne. Réponse immédiate des avocats de la défense : Mohamed Khanifar, Gilles-Jean et Renaud Portejoie ont annoncé qu'ils portaient plainte en diffamation. Le feuilleton judiciaire est loin d'être terminé.

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