Par Sara Ghibaudo

Plusieurs affaires d'espionnage privé ont défrayé la chronique ces derniers mois, dans lesquelles on a vu des retraités des "services secrets" travailler pour de grandes entreprises comme Renault ou EDF.

Sara Ghibaudo vient d'assister à un procès qui met cette fois en cause d’anciens cadres de la Direction des constructions navales. Ils auraient eu recours aux services d’une société dite « d’intelligence économique » dont les méthodes sont plus que contestables .

A la barre du Tribunal correctionnel de Paris, trois anciens dirigeants de DCN : deux anciens des services et un contrôleur des impôts un peu perdu dans une affaire qui le dépasse.

Au cœur de l'affaire, Claude Thévenet, 15 ans à la DST, au contre-espionnage. Au début des années 1990, il se lance comme consultant. Pas de chance, un contrôle fiscal va lever le voile sur ses activités dont la règle d'or, c'est la discrétion.

Ses clients : une poignée de grands groupes français. Laboratoire pharmaceutique, pétrolier ou marchand d'armes. Pour les constructions navales, ses missions portent des noms de code, comme « Lustucru » pour le concurrent Thalès, « Bonaparte » pour l'affaire des frégates de Taïwan, « Méditerranée » quand il s'agit de savoir où en est le juge chargé de l'enquête en France, Renaud Van Ruymbecke.

Les méthodes ? Filatures, intrusions informatiques… Se procurer des informations bancaires ? Facile ! C'est là qu'intervient l'agent des impôts. Se renseigner sur les procédures judiciaires ? A priori plus compliqué, mais Claude Thévenet est ami avec un ancien juge, Thierry Jean-Pierre. Mort en 2005, il ne peut plus se défendre. Il se serait notamment procuré les fameux listings de Clearstream.

Les ordres de mission ne sont pas toujours très clairs, il y a beaucoup de sous-entendus, reconnait Claude Thévenet. Bien sûr, ses commanditaires disent tout ignorer de ses méthodes.

  • Ce "consultant" était un des pionniers. Depuis, le marché a explosé.

L'année dernière, EDF a été condamnée pour avoir fait espionner Greenpeace. Un dirigeant des pistolets électriques Taser vient d'être jugé pour avoir fait espionner Olivier Besancenot, l'ancien leader du NPA, et une enquête est en cours sur Ikéa. Emmanuel Fansten a enquêté sur ces nouveaux barbouzes.

Les toutes premières sociétés de renseignement privé sont apparues au début des années 1990, donc juste après la Guerre froide, qui a vu d’anciens agents des services se reconvertir dans le privé. Les années suivantes, on a vu se multiplier soit des cabinets d’intelligence économique ayant pignon sur rue, soit des officines un petit peu plus troubles. Au départ, c’était limité aux entreprises de secteur extrêmement sensible, notamment l’armement ou la défense. A partir du milieu des années 1990, ce sont des pratiques qui se sont généralisées à toute l’économie et à des entreprises beaucoup plus larges.

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Revenons à notre procès des constructions navales : Claude Thévenet a aussi expliqué qu'à son départ de la DST, on lui avait affecté deux officiers traitants. « Ils savaient parfaitement ce que je faisais et n'ont pas essayé de m'arrêter », a-t-il dit. Un constat qui ne surprend pas Emmanuel Fansten.

Il y a une spécificité française qui fait que la DST, aujourd’hui la DCRI, a pour mission de contrôler ces sociétés de renseignement privé. Or, il se trouve que la plupart de ces sociétés sont composées d’anciens agents de la DST, d’anciens policiers ou d’anciens militaires. Et par ailleurs, ces sociétés de renseignement privé fournissent aussi parfois des informations aux services. Donc on voit bien l’ambiguïté du système et les dérapages auxquels ça peut donner lieu.

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