La 10e chambre du tribunal correctionnel de Paris avait à juger une affaire de "frotteur", survenue lors des dernières grèves dans les transports. Où l'on mesure les dégâts engendrés par une une telle rencontre.

Salle d'audience du palais de justice de Paris
Salle d'audience du palais de justice de Paris © Radio France / Ariane Griessel

En langage judiciaire, il est question d'"agresseur sexuel" ou d'auteur "d'attouchements". Mais ceux, et, surtout, celles qui prennent les transports en commun savent que l'heure de pointe est propice à ce qui est plus communément appelé  "frotteurs" : ces hommes qui profitent de la promiscuité pour se coller aux passagères, se frotter contre elles, et satisfaire des envies sexuelles.

Ce jour-là, devant la 10e chambre du tribunal correctionnel, au palais de justice de Paris, la salle mesure les ravages d'une telle rencontre. C'est un jeune homme qui comparaît. Il a 26 ans, est soudanais, réfugié en France. La femme qui l'accuse est là, également. Elle a 41 ans, les yeux cernés, qu'elle lève brièvement vers le prévenu, par intermittence, avant de les baisser aussitôt. Lui ne se tourne pas une seule fois vers elle.

Hurlements de la passagère

Les faits dont il est question remontent à décembre 2019. La France est en pleine période de grève dans les transports en commun. Les rares métros, RER, bus parisiens sont, comme dans toutes les agglomérations, surchargés.

Comme tous les matins, la quadragénaire emprunte la ligne 38 pour aller travailler. Elle se dit qu'elle a de la chance : il reste une place libre. Qui plus est, derrière, le chauffeur. Le trajet se poursuit, le bus se remplit au fil des arrêts, chacun à ses pensées.

Elle raconte, à l'audience : "Le monsieur était juste à côté de moi. Je me suis 'c'est normal qu'il se colle un peu à moi' puisque le bus était plein. À un moment, je me retourne... J'ai vu son sexe". La suite, la juge l'a déjà racontée : les hurlements de la passagère, audibles sur la vidéosurveillance, la police qui arrive, vite.

"Il a mis du temps à ranger son sexe, continue-t-elle, la voix posée, face à la juge. J'étais en jupe à ce moment-là. Depuis, je ne peux plus mettre de jupe. Il s'est mis à pleurer, s'est excusé, m'a dit 'pardon, j'ai une femme et un enfant'. J'ai appelé mon mari, il m'a encouragée à porter plainte."

"Madame n'est pas blessée, mais, à l'intérieur, ça saigne"

Le prévenu conteste, aidé d'un interprète. La juge s'étonne : "Pourquoi avez-vous présenté des excuses à madame si vous n'avez rien à vous reprocher ? - Je pensais l'avoir touchée involontairement. Je me suis excusé au cas où je l'aurais touchée."

Vient le tour des avocats. Elle est représentée par un homme, lui par une femme. C'est donc d'abord son avocat à elle qui prend la parole, comme le veut la règle. "C'est vrai, commence-t-il, que ça reste un tabou, l'intégration sexuelle pour les étrangers. On sent ses regrets. On entend des excuses". Le ton est sincère, sans ironie. L'avocat poursuit, plus accablant, décrit les conséquences psychologiques sur sa cliente : "Madame n'est pas blessée. Mais, à l'intérieur, ça saigne."

Le procureur embraye, cinglant : "Monsieur a choisi de venir en France pour se placer en situation irrégulière... Il doit respecter les règles". Les avocats tiquent. Tous les deux. "Mon client n'a pas choisi, il était persécuté. Et il a le statut de réfugié !", précise la défense. L'avocate se tourne vers la plaignante :  "Je salue le courage de madame de s'exprimer, d'être présente. Je ne remets pas du tout en cause sa parole "

On attend une suite, des propos plus à charge. Il n'y en aura pas. L'avocate demande une peine qui permette à son client de continuer à s'intégrer.

Le tribunal condamne le jeune homme à cinq mois de prison avec sursis. 

La victime quitte le palais de justice, seule, pour aller prendre, comme tous les jours, les transports en commun. Un peu plus tôt, à l'audience, son avocat, a rappelé que "aujourd'hui, on doit respecter quelques distances... qui nous font respirer.

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