C'était il y a un an et demi : le 2 novembre 2017, Abdelkader Merah était condamné à 20 ans de réclusion criminelle, pour association de malfaiteurs terroriste, et acquitté des faits de complicité d'assassinats. A la veille de son procès en appel, deux livres reviennent sur ce premier procès du terrorisme djihadiste.

Extrait de "Chroniques du terrorisme" de Charlotte Piret, Florence Sturm, Antoine Mégie et Benoît Peyrucq
Extrait de "Chroniques du terrorisme" de Charlotte Piret, Florence Sturm, Antoine Mégie et Benoît Peyrucq © Radio France / @Editions de la Martinière - Radio France

Des 5 semaines d'audience du procès Merah, on se souvient de l'émotion des familles des victimes, de leur dignité : certaines parlaient pour la première fois depuis les attentats commis les 11, 15 et 19 mars 2012, à Toulouse et Montauban, et qui firent sept morts, trois militaires, un enseignant et trois enfants de l'école juive Ozar Hatorah. On se souvient, aussi, de la difficulté d'appréhender ce verdict paradoxal : Abdelkader Merah était condamné pour association de malfaiteurs terroriste, mais acquitté de la complicité des assassinats commis par son frère Mohamed. 

A-t-on compris, alors, ce qui s'était joué au cours de ce premier procès des attaques perpétrées en France au nom du djihad? Alors que s'ouvre lundi 25 mars le procès en appel d'Abdelkader Merah - le parquet, qui réclamait la perpétuité pour la complicité, a fait appel - deux livres permettent au grand public de plonger dans la réalité d'un procès terroriste. 

Couverture de "'Chroniques d'un procès terroriste" de Charlotte Piret, Florence Sturm, Antoine Mégie et Benoît Peyrucq
Couverture de "'Chroniques d'un procès terroriste" de Charlotte Piret, Florence Sturm, Antoine Mégie et Benoît Peyrucq © Radio France / @Editions de la Matinière - Radio France

"Chroniques d'un procès du terrorisme" est un ouvrage inédit dans la forme, signé par un enseignant chercheur, deux journalistes, et un dessinateur. D'abord on le feuillette. On s'attarde sur une double page frappante : Eric Dupond-Moretti est aux cotés de la mère de Mohamed Merah, à la barre, foulard jaune sur la tête. En face, si nombreux qu'on peine à les compter, une vingtaine de robes noires : ce sont les avocats de parties civiles. Un tweet de Charlotte Piret, journaliste à France inter, sert de légende. "Me Dupond Moretti : 'C'est la mère d'un accusé et c'est la mère d'un mort!' Le frère d'une des victimes hurle : 'taisez vous!'" Trois aquarelles du dessinateur Benoit Peyrucq et ces quelques lignes résument l'acmé de ce procès.  

On tourne encore les pages : 4 dessins d'Abdelkader Merah. Sa barbe, son attitude, les bras accoudés au box. On lit le récit de l'audience, par Florence Sturm, sur France culture. "Dans le quartier, on m'appelait Ben ben. - Et ça correspond à quoi? - A Ben Laden".  On est au coeur de l'audience. On lit le récit de l'audition de l'ex patron du renseignement Bernard Squarcini, qui lâche que "Mohamed Merah ne voulait pas de complice", et on comprend les fragilités de l'accusation, dans un procès, justement, pour complicité. 

Et puis, on s'arrête sur des textes sur fond gris, signés par Antoine Mégie. Enseignant-chercheur à l'université de Rouen, en sciences politiques, il a lui aussi, assisté à ce procès. Ses interventions apportent au travail des journalistes le recul historique, l'analyse, la réflexion au long cours. Car un procès terroriste, comme ceux d'Action directe dans les années 80, ou les procès contre les anarchistes à la fin du XIXème, c'est une extraordinaire mine d'informations sur la société. 

Ce sont des moments de droit, de politique, d'émotion aussi. Des moments où raconte des histoires, individuelles, mais aussi collectives, sur  la France, pendant les attentats de 2012, sur l'organisation de l'Etat, du renseignement. Un procès comme celui-là nous permet d'avoir dans un même lieu, et dans un même temps, tous les protagonistes, et surtout, dans une relation pacifiée.

Pacifiée, oui : car au-delà des moments de tension, des huées à la sortie de la salle, de l'hystérie parfois dans les commentaires extérieurs au procès, le débat, dans l'enceinte judiciaire, a pu avoir lieu, explique Antoine Mégie. Les différents niveaux de lecture de ce très beau livre en font un ouvrage à la fois pédagogique et passionnant. 

Extrait de "C'est quoi un terroriste?" de Doan Bui et Leslie Plée
Extrait de "C'est quoi un terroriste?" de Doan Bui et Leslie Plée © Radio France / @Editions Delcourt

"C'est quoi, un terroriste?" c'est la question que la fille de Doan Bui lui a posée, un soir, alors que la journaliste couvrait pour l'Obs ce même procès Merah. C'est aussi le titre d'une bande dessinée qui apporte un regard plus personnel sur ces 5 semaines d'audience. Le parti pris est assumé : on suit la journaliste - elle est le personnage principal - entre les audiences, l'écriture de ses papiers, le retour à la maison et, donc, les questions de ses enfants. 

A la façon d'un journal intime, Doan Bui évoque ses reportages qui résonnent avec le procès : un attentat à Bombay, le 13 novembre à Paris... et puis, aussi, la coupe du monde de football. La vie et l'horreur qui se mélangent. Comment trouver la juste distance pour raconter tout ça, se demande-t-elle. Pleurer sur les bancs du tribunal face au récit des victimes, et partir à Disneyland le samedi suivant... Doan Bui raconte aussi les à-côtés : comment Riss, rescapé de Charlie Hebdo, vient chaque jour, solitaire, dessiner l'audience.

Servi par la ligne claire de Leslie Plée, en noir ré-haussé de touches de rouge, quand par exemple l'émotion monte aux joues des personnages, le récit oscille entre informations sur l'origine du djihadisme, souvenirs personnels, et moments d'audience. Un mélange culotté, drôle parfois, touchant souvent, et toujours juste.

"Chroniques d'un procès du terrorisme : l'affaire Merah" aux éditions de la Martinière avec France inter et France culture  

"C'est quoi, un terroriste? Le procès Merah et nous" aux éditions Seuil-Delcourt

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