Compte-rendu d'une audience d'ordinaire à huis clos, dans le cabinet d'une juge aux affaires familiales. Ce matin-là, cette magistrate du tribunal de Pontoise a vu défiler une douzaine de couples pour des divorces. Certaines femmes ont demandé une ordonnance de protection, se disant victimes de violences conjugales.

Face à la magistrate, des couples se déchirent
Face à la magistrate, des couples se déchirent © Radio France / Matthieu Boucheron

Au premier étage du tribunal de Pontoise, le cabinet de Sonia Breton, juge aux affaires familiales, est gris, et pas très grand. La magistrate s'est assise à son bureau avec une pile d'une douzaine de dossiers de divorce. Elle a environ trois heures pour recevoir tous ces couples qui en sont venus à se déchirer. Chaque couple n'aura donc qu'un quart d'heure en moyenne, pour se faire comprendre de la magistrate. Elle a installé quatre chaises face à elle. Systématiquement, le mari et la femme s'assoient à une extrémité, séparés par chacun de leurs avocats.

Ce matin-là, l'une des premières affaires concerne un couple à l'allure bourgeois bohème. La femme, 43 ans, paraît très stressée. Le mari, 41 ans, semble faire des efforts pour contenir sa colère.  Elle a quitté le domicile conjugal dans l'été, avec leurs deux jeunes enfants. Elle reproche à son époux des violences psychologiques, et physiques, depuis sa première grossesse. 

A la naissance de notre premier bébé, il me bloquait dans la cuisine quand je préparais le biberon. Quand j'ai été enceinte du deuxième, il m'a poussée au sol. 

Et puis elle est certaine qu'il a tenté de l'empoisonner, pendant des années. Sa preuve, la chute de ses cheveux qu'elle a fait expertiser. "On a alors découvert qu'il y avait des traces de poison depuis des années", assure l'avocate de cette femme. Et puis, elle assure qu'il a aussi tenté de l'assassiner cet été, en déboulonnant une roue de sa voiture. Elle a eu un accident. Et très peur. "La roue s'est désolidarisée". Une plainte pour tentative d'assassinat a été déposée dans une gendarmerie, et une enquête est en cours. Mais dès aujourd'hui, elle demande à la juge une ordonnance de protection, une mesure qui permettrait d'interdire à son mari de s'approcher d'elle pendant six mois.

"Madame a "pété les plombs" et inventé toutes ces violences en apprenant que son mari la trompait", assure l'avocate de Monsieur

Tout le temps de l'audience, qui durera pour son affaire 50 minutes, cette femme est au bord des larmes. Le mari, lui, a les mâchoires serrées, et son avocate, qui prend la parole, explose. Dit que son client est "ulcéré". Parle de "mensonges et de manipulations". Assure que Madame a affabulé, par dépit et jalousie. Madame aurait "pété les plombs" et inventé toutes ces violences en apprenant que son mari la trompait, assure l'avocate de Monsieur. L'avocate brandit d'ailleurs des sms rageurs, dans lesquels Madame aurait dit "je crève de chagrin et je ne supporterai pas bien longtemps de te savoir dans les bras d'une autre femme". Des sms dans lesquels elle aurait aussi menacé : "tu ne verras plus tes enfants si tu ne réponds pas." 

La juge aux affaires familiales, souvent, face à deux paroles qui s'opposent

La juge est perplexe. D'autant que le mari, qui a déjà retrouvé une compagne, évoque des "violences réciproques" avec sa femme, qui demande le divorce. Il assure qu'il était un mari et un père modèle. Que c'est elle qui l'humiliait en public. Il a trouvé des amis et des membres de sa famille pour témoigner. "Quel crédit accorder à ces témoignages ?", se demande l'avocate de Madame. La juge hésite. Elle ne sait pas encore si elle va prononcer ou pas cette ordonnance de protection, qui obligerait Monsieur à ne plus entrer en contact avec Madame. Madame, pourtant, se sent en danger. D’autant plus qu’elle avait déménagé dans un lieu secret, avec ses enfants, mais suite à une erreur de la banque, Monsieur connaît désormais l'adresse. La juge préfère quand même réfléchir et étudier attentivement toutes les pièces du dossier avant de se prononcer. Décision dans trois semaines.

Un autre couple, plus jeune, est appelé par la greffier. Ils ont les mêmes yeux verts. Se sont rencontrés sur internet. Ont eu un enfant très vite, et ne se sont plus entendus. Mais leur séparation est très conflictuelle. Ils se déchirent sur la pension alimentaire, mais surtout pour la garde de leur enfant, un petit garçon de deux ans. Lors d'un "passage de bras", comme disent les professionnels pour décrire le moment où un parent confie la garde de l'enfant à l'autre parent, des violences ont éclaté, sous les yeux de l'enfant. "Violences réciproques", dit une avocate. Des plaintes croisées ont d'ailleurs été déposées dans une gendarmerie. "Il faut faire redescendre la pression", gronde la juge, face aux jeunes parents. "Vous savez que quand le conflit parental est tel, parfois, l'enfant est placé par le juge des enfants. Il faut que vous compreniez que ce qu'il reste de vous, c'est cet enfant. Il faut surtout penser à lui. Vous devez l'accompagner, sans violence."

Violences réciproques ? Mensonges ? 

Est appelé un autre couple. Homme noir, femme blanche, la quarantaine tous les deux. Ils sont mariés depuis vingt ans. Elle l'accuse aujourd'hui de séances d'exorcisme. Sur elle et leurs enfants. De violence aussi. Il a, selon elle, "frappé les enfants avec le balai". Elle-même assure qu'elle a été violentée et a bénéficié d'une ordonnance de protection, mais qui n'était valable que six mois. Elle se sent encore en danger, même loin de lui qui n'accepte pas le divorce. Lui qui prend des notes pendant toute l'audience avec un crayon à quatre couleurs. Lui qui explique qu'il souffre de n'avoir pas revu ses enfants depuis des mois. Il se sent "persécuté". Estime qu'on l'a obligé à quitter le domicile conjugal et répète en boucle qu'il n'est pas d'accord. Il commence à s'énerver, mais son avocat, costaud, le calme. La juge se donne un petit mois pour décider comment elle règle ce divorce.

"Monsieur, vous vous rendez compte que depuis sa naissance, l'enfant est nourri par sa mère, et vous, vous le gardez, vous croyez que c'est bon pour l'enfant qu'il ne voie plus sa mère ?" gronde la magistrate.

Et puis arrive cette jeune femme aux immenses yeux noirs. Elle aussi veut divorcer. La famille de son mari déteste la sienne, commence-t-elle. Puis, elle se tait. Et se met à pleurer. "Je n'ai pas revu mon fils depuis septembre", sanglote-t-elle. "En plus, je l'allaite, je souffre. Il me manque trop, mon fils ! " La juge cherche à comprendre. Cette jeune mère avait déposé son fils de dix mois chez le père, qui ne l'avait pas revu depuis quelques semaines, depuis la séparation du couple. Et lors de cette visite, le père a kidnappé le bébé. "Non mais Monsieur, vous vous rendez compte que depuis sa naissance, l'enfant est nourri par sa mère, et vous vous le gardez, vous croyez que c'est bon pour l'enfant qu'il ne voie plus sa mère ?" gronde la magistrate. Elle demande aux avocats du couple de rencontrer au plus vite un médiateur. Et elle prévient le père qu'il ne verra sans doute son bébé qu'un week-end sur deux, impossible d'imaginer une garde alternée dans ce contexte, tranche Sonia Breton, juge aux affaires familiales au tribunal de Pontoise. 

Ce tribunal de banlieue parisienne est particulièrement engagé depuis des années dans la lutte contre les violences faites aux femmes, avec une politique que la présidente, Gwenola Joly-Coz, veut "cohérente", pour mieux lutter à tous les niveaux de la chaîne judiciaire contre les féminicides. A Pontoise, les magistrats avaient été les premiers à imaginer le bracelet anti-rapprochement pour les maris violents. La Ministre de la Justice a promis d'en déployer 1000 en 2020.

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