Il y a 3 mois, l'affaire Grégory connaissait un rebondissement spectaculaire, 33 ans après les faits. L'enquête n'a jamais cessé, portée par la ténacité des parents de l'enfant.

Jean Marie et Christine Villemin, les parents du petit Grégory
Jean Marie et Christine Villemin, les parents du petit Grégory © Maxppp / NC

Il y a trois mois, l'enquête sur l'assassinat du petit Grégory Villemin en 1984 connaissait un rebondissement spectaculaire, avec une série d'auditions et d'interpellations dans les Vosges. Actuellement, trois personnes sont mises en examen pour "enlèvement suivi de mort" : le grand oncle et la grand tante de l'enfant, Marcel et Jacqueline Jacob. Et Murielle Bolle, considérée comme témoin-clé de l'enlèvement.

33 ans après les faits, tout le monde pensait l'affaire terminée, rangée au rang des "cold case" à jamais irrésolus. L'enquête sur la mort du petit garçon n'a, en fait, jamais cessé. Et cela grâce à l'obstination des parents de Grégory, Jean-Marie et Christine Villemin. En 1984, à la mort de Grégory, leur premier et unique enfant, ils ont 26 et 24 ans. Quant on évoque leur nom, c’est un flot d’images et de souvenirs qui reviennent. Les unes de Paris Match, le meurtre de Bernard Laroche par Jean-Marie Villemin, persuadé qu’il est l’assassin de son fils, l’inculpation de la mère, avant l’arrêt de non-lieu qui innocente totalement Christine Villemin en 93; le procès de Jean-Marie, sa sortie de prison... Et après ? Après, le couple s’est reconstruit, loin des Vosges, dans l'Essonne, où ils ont élevé trois enfants. Depuis une dernière apparition sur France 3 dans « La marche du siècle » en 94, Ils fuient les médias qui leur ont fait tant de mal. Ce que l'on découvre aujourd'hui, c'est que Jean-Marie et Christine Villemin n'ont pour autant jamais renoncé à savoir la vérité sur la mort de leur fils.

Les pièces du dossier, auxquelles France Inter a eu accès, montrent que les parents ont constamment pressé la justice de continuer à enquêter.

En 2007, ce sont Christine et Jean-Marie Villemin qui demandent la réouverture de l'enquête clôturée en 2001, après l'échec des premières recherches d'ADN sur le timbre de la lettre de revendication du crime. Il faut, disent-ils, profiter de l'avancée de la science. Les nouvelles analyses sur les habits de Grégory et la cordelette qui enserrait ses poignets et chevilles ne sont pas concluantes. Pourtant, ils continuent. En 2009, ils demandent qu'on analyse l'intérieur des cordelettes, qu'on essaie, à nouveau, d'identifier la voix du corbeau qui a empoisonné la vie des Villemin de 81 à 83. Et aussi, qu'on recherche la filiation des ascendants et des descendants des familles VIllemin et Laroche. Dans ses lettres, le corbeau évoque un « deuxième bâtard ». Jacky Villemin, le frère aîné de Jean-Marie, n’est en effet pas le fils biologique d’Albert Villemin, qui a épousé Monique Jacob alors qu’elle était enceinte d’un autre. Christine et Jean-Marie Villemin veulent savoir qui serait ce "deuxième bâtard" qui semble exciter la colère et la jalousie du corbeau envers les Villemin. Ils veulent explorer toutes les pistes, quitte à révéler des secrets de familles explosifs. En face, la justice tergiverse, accepte certaines demandes, refuse celles qui semblent vouées à l’échec ou trop éloignées de l’enquête, comme cette recherche de filiation.

En 2012, Jean-Marie Villemin envoie cette fois au parquet général de Dijon - qui a repris toute l’affaire en 87 - le fruit de son propre travail d’enquête. Il a analysé, un par un, tous les appels recensés du corbeau, entre 81 et 84. Il y en a environ 200. Qui a pu les passer, à quelle heure, quel était l’emploi du temps de chacun : le travail, résumé dans un grand tableau qui s'étale sur dix pages, est colossal. Dans un autre document, intitulé "Recherche sur la cinématique des faits criminels", Jean-Marie Villemin reconstitue la chronologie des faits le jour de la mort de Grégory le 16 octobre 1984. Minute par minute, il traque les incohérences, pointe les contradictions dans les versions des uns et des autres. C’est très exactement, à une plus grande échelle, le travail que feront les gendarmes en 2016, à l’aide du logiciel ANACRIM.

L’obstination des parents a-t-elle permis d’avancer dans l’enquête ?

À n’en pas douter, les parents de Grégory ont servi d’aiguillon à la justice. En 2012, la chambre de l’instruction de Dijon accepte finalement les recherches sur les filiations qu'ils avaient suggéré trois ans auparavant. Elles permettent d’éteindre une rumeur persistante : non, Bernard Laroche n’était pas le fils caché d'Albert Villemin, ce qui aurait pu expliquer sa jalousie. Bernard Laroche n’est donc pas le demi-frère de Jean-Marie Villemin.

Autre avancée, en 2011, une cellule d’enquêtes dédiée est créée à Dijon, la « REC 21 », composée de 12 gendarmes. A partir de 2012, la nouvelle présidente de la chambre de l’instruction de Dijon, Claire Barbier, reçoit chaque année les Villemin, pour les informer de l’avancée de l’enquête, mais aussi pour les écouter. On y découvre un couple qui s’interroge. On le sait, Jean-Marie Villemin a tué son cousin Bernard Laroche parce qu’il le tenait pour seul responsable de la mort de Grégory. En 2012, dans le bureau de la juge, le couple exprime ses doutes sur l’implication d’autres membres de la famille, soumet des noms de personnes à interroger. Mais leur implication va encore plus loin. En 2015, Jean-Marie Villemin remet à Claire Barbier l’enregistrement d’une conversation téléphonique avec l’ancienne infirmière de la famille Bolle, Jacqueline Girod (ex Golbain). Lors de cet appel, l’infirmière lui raconte que la jeune Murielle Bolle s’est confiée à elle, sur la tombe de sa mère, quelques années après les faits. En novembre 84, après la mort de Grégory, Murielle Bolle avait d'abord dit aux gendarmes, puis au juge Lambert, qu'elle avait assisté à l'enlèvement du petit garçon, par son beau-frère Bernard Laroche. La jeune fille, âgée de 15 ans à l'époque, s'était ensuite rétractée. Elle reste, depuis, sur cette version, jusqu'à son dernier interrogatoire en juin dernier : elle n'est jamais montée dans la voiture de Bernard, le 16 octobre, elle a pris le car scolaire. La conversation téléphonique entre Jean-Marie Villemin et l'infirmière date de 2007. Jacqueline Girod n’a jamais voulu en faire état par écrit, par crainte de représailles. Le père de Grégory remet finalement l’enregistrement à la justice après la mort de l'infirmière, en 2014. Voici ce qu’elle relatait à Jean-Marie Villemin.

[Avec Murielle], on a parlé toutes les deux, et c’est là que j’ai dit : "Tu sais, maintenant que ta maman est partie… Parle-lui, ça a beau être qu’une pierre, mais parle-lui... T’as pas pris le car, ce soir-là, Murielle ?" Alors elle s’est mise à pleurer, elle me dit : "Non ! Mais Bernard, Bernard, Bernard… " Je dis : "Oui ! Mais pourquoi tu t’es rétractée ? " "J’ai reçu des roustes [...] De toute manière, j’peux plus dire, c’est fini."

L’enregistrement date de 2007. À l’infirmière, Jean-Marie Villemin, qui n'est pas du genre à s'épancher, confie que s'il fait tout cela, c'est "pour [ses] enfants". "On ne peut jamais tirer un trait là dessus", compatit Jacqueline Girod. "Jamais, jamais "; renchérit Jean-Marie Villemin, qui ajoute : "Il y a une partie qui est faite de cette vérité. Mais tout n’est pas dit. On lâche pas."

Septième et dernière audition des Villemin, en juin dernier. La juge Claire Barbier les informe des interrogatoires en cours, des résultats des dernières expertises. La mère de Jean-Marie Villemin, Monique Villemin, serait l’auteur d’une lettre de menaces au juge Simon qui avait repris l’enquête en 87. La lettre attribuée à Monique orientait les soupçons sur... Christine. «C’est très difficile à entendre » dit Christine Villemin. «C’est terrible… Je suis sidéré » renchérit Jean-Marie Villemin. Ils ont aujourd'hui 59 et 57 ans. Par la voix de leur avocat, Me Thierry Moser, le couple a exprimé son espoir de voir, cette fois, l'enquête aboutir. Même si c’est douloureux, Christine et Jean-Marie Villemin veulent savoir qui a tué Grégory, et pourquoi. Il n’est pas sûr que la justice y parvienne un jour. On peut même se demander si le rôle de la justice, ce ne serait pas, peut-être, d’arriver à dire à ces parents inconsolés que l’enquête doit s’arrêter, que trop de temps a passé pour espérer connaître la vérité. Mais une chose est sûre. Les parents de Grégory, eux, auront tout fait pour savoir ce qui est arrivé à leur fils. Et ils continueront, sans doute, jusqu'à leur dernier souffle.

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