Une photo iconique, la "Marianne de 68", a fixé la jurisprudence en matière de droit à l'image pour les participants à une manifestation.

On l’a surnommée la "Marianne de 68" : lors de la grande manifestation unitaire du 13 mai, une jeune femme blonde, juchée sur les épaules d'un homme, agite un drapeau du Front national de libération du Sud-Vietnam. La photo de Jean-Pierre Rey devient iconique. Avec son visage impassible, elle évoque "La liberté guidant le peuple" d'Eugène Delacroix. La jeune femme sur la photo s'appelle Caroline de Bendern, héritière d'une famille d'aristocrates anglais. Quand son grand-père, le comte de Bendern, voit la photo dans la presse, il la déshérite aussitôt : ce n'est pas pour en faire une rebelle qu'il lui a payé les meilleurs collèges anglais.

Trente ans plus tard, en 1998, Caroline de Bendern porte plainte

A l'occasion des commémorations de mai 68, Paris Match ressort la photo. L'ex-manifestante, devenue quinquagénaire, assigne l'agence Gamma, pour avoir massivement vendu cette photo, sans son autorisation. Elle réclame l'interdiction de sa diffusion, et de l'argent en réparation de son préjudice. Guillaume Sauvage, avocat spécialisé en droit de la presse, rappelle quels étaient ses arguments : « Certes, elle a participé à la manifestation, mais elle n’a pas vocation à en être, ce sont ses termes, le « symbole » ou « l’égérie ». Au fur et à mesure du temps et des commémorations, l’image est de plus en plus utilisée, jusqu’à se retrouver en une des journaux. Ce qu’elle conteste, de personnifier à elle seule mai 68. »

Le tribunal de Nanterre, puis la cour d'appel de Versailles en 2000, déboutent la jeune femme

Gamma peut continuer à diffuser la photo. Une décision que les juges expliquent par l’attitude de la jeune femme dans la manifestation, détaille Guillaume Sauvage. « Elle s’est d’elle-même mise en avant : elle est juchée sur les épaules de quelqu’un, elle brandit un drapeau communiste. Les juges prennent en compte son âge pour dire : vous aviez 28 ans, on en 68, c’est un geste avec une symbolique extrêmement importante, qui ne peut pas vous échapper, compte-tenu de votre âge. Tous ces éléments réunis permettent de dire que oui, vous pouvez personnifier mai 68. »

À photo symbolique, décision symbolique : c'est un arrêt qui fait jurisprudence, et continue à s'appliquer. Par exemple, imaginons un manifestant de la journée du 22 mars, qui se retrouve à la une des journaux aujourd'hui. Ce n'est qu'à certaines conditions qu'il pourra faire valoir son droit à l'image, explique Guillaume Sauvage : « Si je suis un anonyme perdu au milieu du cortège, il n’est pas évident qu’on puisse centrer l’image sur moi, m’isoler de la foule. En revanche, si je me mets en avant - si je tiens une banderole, un mégaphone ; si je danse sur un abribus - je dois tolérer d’être en gros plan sur une photographie, et de ne pas pouvoir m’opposer à cette image.»

C'est toute la beauté du droit de la presse

Il n'y pas de droit absolu, ni le droit à l'image d'un côté, ni le droit à l'information de l'autre. Seulement des cas particuliers, que les tribunaux tranchent avec beaucoup de subtilité.

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