L'affaire Luchaire : quand le Chef de l'Etat échappait à la justice

Par Jean-Philippe Deniau

François Mitterrand
François Mitterrand © Wiki Commons/James Cavalier

Après la condamnation de Jacques Chirac dans l'affaire des emplois fictifs à la Mairie de Paris, après la mise en cause de Nicolas Sarkozy dans un des volets de l'affaire Bettencourt, on apprend aujourd'hui que François Mitterrand a échappé de peu à une enquête judiciaire qui aurait pu le mener au tribunal : l'affaire Luchaire. Tout commence le 28 février 1986 à Cherbourg.

Ce jour-là, la Presse de la Manche révèle une affaire de trafic d'armes entre la France et l'Iran de l'Hayatollah Khomeiny. La société Luchaire aurait affrété 3 cargos bourrés d'obus à destination, non pas du Brésil et de la Thaïlande comme l'indiquaient les bons de livraison, mais vers l'Iran, contournant ainsi l'embargo avec, certainement, la complaisance des pouvoirs publics français et même, peut-être, l'accord du Président Mitterrand.

A l'époque, il y a bien eu une enquête judiciaire pendant 2 ans, mais le journaliste Thierry Lévèque raconte aujourd'hui dans le magazine Crimes & Châtiments qu'une note écrite du Garde des Sceaux de l'époque, Pierre Arpaillange, a conduit le juge d'instruction, via le Procureur de Paris, à signer en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, une ordonnance de non-lieu. Car à l'époque, contrairement à ce qu'on pourrait s'imaginer, c'était certainement plus simple pour le pouvoir politique d'étouffer une affaire, constate Thierry Lévèque.

Thierry Lévèque :

Je crois qu’effectivement, cela permet de remettre en perspective l’appréhension que la justice a du chef de l’Etat, du plus haut niveau du pouvoir. Jusqu’au cas Chirac, la justice est interdite totalement d’interroger, de questionner, d’examiner même la possibilité que le chef de l’Etat soit impliqué et poursuivi pénalement, ou puisse être mis en cause. C’était une sorte de tabou absolu dont cette affaire est la très bonne illustration puisqu’alors même que son nom était dans le dossier, il n’émerge qu’aujourd’hui, un peu fortuitement parce que je me suis intéressé à cette affaire. A l’époque, les journaux se sont intéressés à l’implication du ministre de la Défense, qui était très très proche de François Mitterrand, mais à aucun moment ils n’ont dit : ‘Si Charles Hernu est informé, bien sûr que le Président lui-même était forcément informé du fait que les armes étaient vendues illégalement à l’Iran dans un conflit où la France soutenait officiellement et massivement l’autre bélligérant : l’Irak.__

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  • Est-ce que cela veut également dire que nos confrères de l’époque s’interdisaient –peut-être inconsciemment- d’aller chercher les poux dans la tête de l’Etat ?

A ce moment précis de l’histoire de la Vème République, on peut bien imaginer qu’un juge d’instruction et a fortiori la presse, inconsciemment effectivement, s’interdisaient de mettre en cause son rôle. Cela a été fait, mais beaucoup plus tard, à la fin de son 2ème mandat, 5 ou 6 années plus tard.

« L'affaire Luchaire : le secret iranien de François Mitterrand » : une grande enquête de Thierry Lévèque à retrouver dans le n°4 du magazine Crimes & Châtiments en vente dès lundi.

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