Le tribunal judiciaire de Créteil, dans le Val-de-Marne, est régulièrement amené à juger celles que l'on appelle des "mules", ces jeunes femmes chargées d'importer clandestinement de la drogue depuis la Guyane. Entre mots de passe et précarité, Dans Le Prétoire nous emmène aujourd'hui dans l'une de ses audiences.

Le tribunal judiciaire de Créteil
Le tribunal judiciaire de Créteil © Radio France / Ariane Griessel

"Quand on est désespéré, on fait des choses désespérées". En langage judiciaire, on dit qu'elles sont prévenues, jugées pour "importation, transport, détention et acquisition de cocaïne". Mais dans la vie courante, elles sont généralement réduites à leur seul rôle de passeuses de marchandise illicite, et sont surnommées les " mules ". Ce jour-là, la 12ème chambre du tribunal correctionnel de Créteil doit examiner sept affaires en tout genre en comparution immédiate. Dont trois concernent ces importatrices clandestines de cocaïne. Il faut dire que des "mules", il y en a souvent, au palais de justice de Créteil : l'aéroport d'Orly n'est pas loin. Or, c'est là qu'atterrissent les vols en provenance de Guyane. Et la Covid n'a pas totalement interrompu le trafic.

La première à être jugée s'appelle Nina. Elle a vingt ans, se tient droite, voire raide, dans le box, chemisier blanc, chignon strict. Un matin, elle a été contrôlée à Orly, à la descente d'un vol en provenance de Cayenne. Les douaniers ont trouvé dans sa valise six bouteilles de cocaïne liquide, soit près de six kilos et demi en tout. Une substance dont devait ensuite être obtenue la drogue sous forme de poudre. Nina a besoin d'une interprète : elle est Allemande. "Je viens d'une famille tout à fait normale, explique la jeune femme. Je faisais de la danse classique. Puis j'ai voulu prendre mon propre appartement, en Allemagne, et ma colocataire a contracté des dettes en mon nom. J'ai été obligée de me prostituer, et, comme avec le Covid il n'y avait plus de client, j'ai été envoyée à Cayenne. Tout était organisé : on est venu me chercher, m'a remis une valise et on m'a reconduite à l'aéroport

- Combien deviez-vous toucher pour ça ? demande la présidente. 

- Ce n'était pas très clair... autour de 10 000 euros. 

- Comment s'est passée la remise de la cocaïne ? 

- Je ne  savais pas qu'il y en avait autant. Je devais ensuite l'emmener vers le stand de taxis à Orly, et on devait me donner de l'argent. Je n'arrive pas à expliquer comment j'en suis arrivée là, murmure la jeune femme. 

Elle a des airs de poupée, peau diaphane, yeux rougis. Le tribunal la condamne à trente mois de prison ferme et 30.000 euros d'amende douanière. Sonnée, elle pense avoir mal compris et demande à l'interprète de répéter. 

"Quand on est désespéré, on fait des choses désespérées"

Comment en arrive-t-on là ? L'avocat de Clémentine tente de répondre à cette question, lorsque vient le tour de sa cliente :  "Quand on est désespéré, on fait des choses désespérées. Jusqu'à quel point faut-il être désespéré pour se cacher des choses 'devant et derrière', pour reprendre les mots pudiques de ma cliente ?" Clémentine a 21 ans. Elle a été arrêtée en début de semaine à Orly. Un examen médical révèle neuf ovules de cocaïne dans le rectum et le vagin de la jeune femme, soit 626 grammes en tout. L'homme qui devait venir la chercher s'est trompé : il a d'abord accosté...une policière en civil, qui a immédiatement alerté ses collègues. Clémentine et celui qui venait l'accueillir, chauffeur de taxi clandestin, ont été interpellés un peu plus tard, à bord dans la voiture. 

- Pourquoi avez-vous fait ça ? interroge, là aussi, la présidente. 

- Mon compte bancaire est bloqué, j'ai besoin d'argent, une amie l'avait déjà fait, je lui ai demandé. Elle m'a mise en contact avec un certain François. 

Elle raconte, dans le détail, les jours qui ont précédé. Jusqu'au goûter qu'elle a acheté pour son fils avec l'argent que lui a remis ce fameux François. Elle parle clairement, d'un ton décidé. On se dit qu'elle n'a pas froid aux yeux. Ou alors, qu'elle ne se rend pas bien compte. Car Clémentine n'est pas seule, dans le box : à ses côtés comparaît également l'homme qui est venu la chercher. Il dit ne pas avoir su qu'elle transportait de la drogue. Et l'on ne peut que souhaite à la jeune femme qu'il ne soit effectivement pas membre du réseau qui l'a envoyée à 7000 kilomètres de chez elle. "On m'a envoyé sa photo deux jours avant de partir, explique la prévenue. Et le code, qui était 'Brésil'. Dans la zone taxi, un homme s'est approché de moi et m'a dit 'Brésil', j'ai su que c'était lui." Elle écoute, sans ciller, tomber sa condamnation : un an ferme avec mandat de dépôt. Deux ans pour le chauffeur de taxi.

Plus d'un kilo de cocaïne dans un double-fond

Trois affaires de "mules", et toujours le même profil : des jeunes femmes vulnérables, qui pensaient faire un rapide aller-retour. Après tout, dit Erica "d'autres l'ont fait, elles n'ont jamais eu de problème". Erica a 19 ans, un premier enfant à 15 ans, elle est enceinte de trois mois, d'un autre homme dont elle est déjà séparée, n'a pas de de suivi médical à cette grossesse. Elle-même ne semble pas avoir totalement quitté l'enfance. Elle murmure, intimidée, sous ses tresses aux mèches rouges. C'est le père de sa première fille qui lui a proposé ce voyage, lui a parlé d'une contrepartie de 2000 euros. La drogue était cachée dans le double-fond de sa valise. 1, 3 kilo. "Ce que l'on va sanctionner, encore une fois, plaide son avocat, c'est la misère. On est dans quelque chose de profondément déprimant". La présidente note que la jeune femme, sans ressource, a été placée tôt en famille d'accueil, avant d'en être chassée. 

- Pourquoi ne vivez-vous pas avec votre mère, aujourd'hui ?

- Elle habite en France.

- Vous voulez dire "en métropole" ? 

- Oui.

- Vous étiez déjà venue en métropole ?

- Non. 

De la métropole, la jeune femme verra donc un aéroport, un tribunal, et une prison. Elle écope de 15 mois ferme avec mandat de dépôt.  La procureure rappelle, à chaque dossier, les conséquences sanitaires du trafic de stupéfiant, dont les "mules" sont l'un des maillons. De fait, souligne un avocat, ceux qui les envoient ne les considèrent guère plus que des animaux : "Pour eux, dit-il, ces gens-là ne sont rien, ce sont des fusibles, ils s'en moquent". 

Puis il évoque ceux que l'on aurait presque oubliés, dans cette salle d'audience. Les consommateurs. "Ce n'est pas parce qu'il y a de l'offre qu'il y a de la demande, c'est parce qu'il y a la demande, qu'il y a l'offre", insiste l'avocat. 

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