Peut-on juger à distance ? Imaginez un tribunal correctionnel où les prévenus comparaissent par visioconférence depuis la prison. C’est ce qui s’est produit la semaine dernière à Strasbourg.

Conséquence des mouvements de blocage des surveillants pénitentiaires, ce jour-là, Jean-Luc et Miroslava n’ont pas pu être extraits de la maison d'arrêt d'Elsau pour l'audience des comparution immédiates. Plutôt que de renvoyer l’affaire, le tribunal a décidé d'allumer la télé ! Les prévenus ont comparu par visioconférence, isolés dans une salle de la prison, tandis que leurs avocats et les magistrats eux, siégeaient au tribunal. Et pourtant…

Pourtant, l'affaire n'était pas simple, une affaire de violences conjugales mutuelles. A gauche de l'écran apparaissait Jean-Luc, 44 ans, invalide à 70% à la suite d'un accident du travail, il est tombé d'un toit. A droite, assise à moins d’un mètre de Jean-Luc, Miroslava, sa compagne, elle est tchèque et ne parle pas français, elle a donc une interprète, non pas à ses côtés mais, comme le reste du tribunal, dans la salle d'audience. Deux jours plus tôt, Jean-Luc et Miroslava se sont disputés sur fond d'alcool et de valium. Elle a brisé un verre, il l'a saisie au visage, elle a sorti un couteau Opinel et l'a planté à 8 reprises au visage et dans les cuisses : 40 points de suture pour Jean-Luc. Comme le relève la procureure, on n'était pas loin de la cour d'assises. Très vite, le président du tribunal a réclamé la présence d'un surveillant pénitentiaire pour qu'il s'assoie entre Jean-Luc et Miroslava, au cas où. Affaire complexe donc. Alors, comment imaginer qu’elle soit jugée sans que les prévenus, qui sont également l'un et l'autre victimes, soient physiquement présents devant leurs juges ? Comment admettre qu'ils n'aient à aucun moment pu s'entretenir avec leurs avocats respectifs, ni avant, ni pendant l'audience ? 

D’autant qu’à ce problème de fond s’est très vite imposé un problème de forme. Parce que si l'image est correcte, le son est médiocre. Il y a dans les échanges entre la prison et le tribunal un certain décalage de la parole. Comme à la radio ou à la télé, quand un reporter est en direct sur le terrain, il y a toujours ces deux ou trois secondes d'écart entre la fin de la question du présentateur et le début de la réponse du journaliste. Au tribunal, c'était pareil. Mais le président ne comprenait pas. Alors il a soupçonné les prévenus de ne pas répondre spontanément, il s’est énervé quand leurs réponses ont chevauché ses questions. Se sont également superposés la traduction de l’interprète, elle aussi décalée, les bruits parasites de la prison, les appels dans le talkie-walkie du surveillant... Au bout d'une heure, plus personne ne supportait plus cette cacophonie. Alors on a abrégé, on a plaidé rapidement. Et on a prononcé les peines vite fait pour mettre fin au cauchemar : 6 mois de prison ferme chacun. Puis on a refermé l'audience et éteint la télé. Cette comparution virtuelle laisse un goût bien amer, celui d'une justice déshumanisée, expédiée, encore plus que d’habitude. Mais le pire peut-être, c'est de constater que ni les magistrats ni les avocats présents n'ont semblé en être gêné.

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.