C'est une audience presque ordinaire, un homme jugé pour violences conjugales, à Bobigny. On y entend ce qu'on entend souvent dans ces cas-là : "c'est elle qui a commencé".

Au tribunal de Bobigny, le 3 juin 2020
Au tribunal de Bobigny, le 3 juin 2020 © Radio France / Corinne Audouin

On remarque d'abord une femme, assise au fond de la salle d'audience, le plus loin possible du box où vient d'entrer son compagnon, en jean noir et t-shirt blanc. Ils sont jeunes, tous les deux, la vingtaine. 

- Vous êtes bien madame A. ? demande la présidente. 

- Oui.

- Venez, approchez vous. 

Mais Aissatou ne veut pas, elle demande, pourquoi ?

- Mais parce que vous êtes victime dans ce dossier, madame.

Ce qui les amène s'est passé quelques jours plus tôt, à Livry-Gargan. "Violences sur conjoint ayant donné lieu à deux jours d’interruption temporaire de travail ", lit la magistrate, "en poussant madame et en lui donnant des coups de poing, en présence de leur fille, âgée de 10 mois". 

Aux policiers, monsieur a raconté qu’il s'était embrouillé avec sa copine, qu’il a donné des petites tapes avec les mains, qu’elle n’est pas tombée au sol. "Elle a hurlé pour faire venir les voisins." La magistrate continue de lire.

Vous avez dit que vous aussi, vous auriez pu crier, mais que comme vous êtes un homme, je cite, "j’ai fermé ma gueule".

Dans le box, Samba en rabat un peu. "J'étais en train de jouer aux jeux vidéo. Elle était dans la cuisine, elle me demande, tu peux garder la petite? J'étais en colère contre elle, j’ai dit NON juste pour la faire chier."

La présidente, d’une voix posée.

- Mais celle ça embête, monsieur, c’est votre fille, dont personne ne s’occupe.

- Bien sûr... Je jouais, pendant que ma fille pleurait; alors elle est sortie de la cuisine. Elle pris mon casque, et elle l’a cassé.

Suit une histoire de téléphone qu’elle lui lance à la figure. Il marque une pause, se frotte les mains.

Elle est venue, elle m’a traité de clochard, j’ai pas aimé ça. C’est là que c’est parti dans tous les sens. Elle m’a encore traité de clochard… je pense que c’est là que je l’ai poussée.  Elle ne s’est pas laissée faire, elle m’a poussé aussi, on s’est poussés mutuellement. Je lui ai donné une gifle. Un coup de poing. Je me suis rendu compte de ce que j’avais fait. Mais la balle était déjà partie. Ma fille était là, je me suis dit, qu’est ce que j’ai fait, je l’ai frappée…

- Ce n’est pas plutôt quand le voisin est venu ?

- Non non, je me suis arrêté bien avant.

L'enquête de voisinage dit que ce n'était pas la première fois, qu'Aissatou est une femme battue. Une voisine dit que ce n'était jamais allé si loin, elle est encore choquée des cris qu’elle a entendu. Ce jour-là, la jeune femme s'était enfermée dans la salle de bains avec le bébé. Le lendemain, elle avait la mâchoire gonflée et des bleus sur les bras. Le psychologue qui l'a examinée parle de son sentiment de culpabilité, de son ambivalence, et de sa peur de nouvelles violences. Elle ne veut pas se constituer partie civile. 

D'une voix réticente, la jeune femme répond à quelques questions.

- Est-ce qu’il vous avait déjà frappé madame ?

- Oui, pendant le confinement, il m’avait poussée au sol, il s’était excusé. Là, il m’a menacé de prendre ma fille et de l’emmener au Sénégal.

- Vous voulez vous séparer ? 

- Oui, hoche-t-elle de la tête. 

Elle veut que tout ça s’arrête. La présidente demande à Samba :

- Tout ça pour quoi ?

La colère. Ma colère. C’est la première femme avec qui je suis resté aussi longtemps. Ça fait 3 ans. Y a des hauts et des bas, voilà. On se dispute, deux heures après on va faire la paix, on va dormir dans le même lit...

Il n’ajoute pas "normal, quoi", mais c’est tout comme. Il est d'accord pour se séparer, sa tante peut l'héberger. Pour sa défense, son avocat rappelle que "la première violence, c’est celle de madame, elle a cassé son casque !".

A voir le visage impassible mais légèrement consterné des 3 magistrates qui composent le tribunal, on se dit que ce n’était sans doute pas le meilleur axe de défense.

Samba n'a pas de casier judiciaire, il se dit prêt à travailler, il a été serveur, barman. Le tribunal prononce 8 mois de prison avec un sursis probatoire de 2 ans, une obligation de soins et de travail, et l'interdiction d'approcher Aissatou.

"On ne vous interdit pas de voir votre fille", explique la magistrate. "Mais vous ne pourrez pas aller la chercher vous-même".

"Entendu", répond Samba, impassible, avant d'être emmené par l'escorte. 

A-t-il compris? Est ce sa première et sa dernière infraction, comme l'assure son avocat ? Personne ne le sait. Tout le monde l'espère. 

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