L'Agence Nationale des Techniques d'Enquêtes Numériques Judiciaires pilote les grandes oreilles, les fameuses écoutes judiciaires, qui sont de plus en plus au cœur des enquêtes, notamment en matière de terrorisme ou de trafics en tous genres. L'ANTENJ fête son premier anniversaire.

L'ANTENJ (l'Agence Nationale des Techniques d'Enquêtes Numériques Judiciaires) est installée au fond d'une jolie cour pavée de la place Vendôme, pas loin du bureau de la Ministre de la Justice. Ils sont 45, dans cette agence, et devraient être 70 avant la fin de l'année. Des magistrats, des greffiers, des policiers, des gendarmes, mais aussi des ingénieurs sortis des écoles les plus prestigieuses, qui depuis un an, assurent un peu le rôle de gardiens de ces écoutes judiciaires, et de pompiers, en cas de bug. 

Sur un large écran plat accroché sur un mur, l'équipe de l'ANTENJ voit en temps réel le nombre d'enquêteurs connectés à la PNIJ, la Plateforme Nationale des Interceptions Judiciaires. A l'instant T de notre reportage, il y avait 2000 policiers, 1800 gendarmes, 30 douaniers et 12 magistrats en train d'écouter les numéros qu'ils ont fait brancher. 10 000 numéros de téléphone sont en ce moment sur écoute, en moyenne. Plus de 700 000 communications surveillées et plus d'1 million 200 000 SMS épluchés, chaque semaine. 

Toutes les écoutes judiciaires (celles qui sont ordonnées par un magistrat donc, et pas uniquement décidées par la police) sont désormais centralisées par la PNIJ. C'est inscrit dans une loi du 3 juin 2016, et obligatoire depuis le 12 septembre 2017. Avant, les enquêteurs se débrouillaient avec des systèmes différents, quand ce n'était pas à l'ancienne, avec les bidouilles des pinces crocodiles pour dévier les lignes téléphoniques. Avec la PNIJ dernier cri, pilotée par cette fameuse ANTENJ, le bricolage n'est plus possible. Depuis septembre dernier, tout enquêteur qui veut écouter un numéro de téléphone, ou savoir à qui appartient une ligne, passe forcément par cette plateforme, reliée à tous les ordinateurs de la police, la gendarmerie, la justice. Les enquêteurs se connectent en quelques clics, avec une carte d'accès personnelle, ce qui est beaucoup plus sécurisant qu'avant. "Il y a la volonté d'avoir un outil mieux traçable, mieux contrôlé, avec du chiffrement" assure Damien Martinelli, le magistrat à la tête de l’ANTENJ.

Les procédures sont donc sécurisées mais aussi accélérées. Il ne faut souvent pas plus de deux à trois minutes pour identifier un numéro. Une rapidité extrêmement précieuse en cas d'attaque, terroriste ou criminelle. Et puis la révolution, c'est désormais que les magistrats peuvent écouter un trafiquant en même temps qu'un policier, pour se faire une idée de l'enquête en temps réel. Avant, les juges devaient attendre qu'on leur fournisse un CD Rom et ils ne prenaient pas forcément le temps d'écouter. Or une écoute peut tout changer : un magistrat nous confie qu'au procès d'un homme jugé pour menaces de mort, l'homme prétendait qu'il faisait juste une blague à son interlocuteur, l'écoute a démontré tout le contraire. Les preuves numériques sont vraiment devenues indispensables, dans bien des enquêtes.

Le problème, c'est que ces écoutes, exclusivement gérées par la société Thales, sont aussi moins performantes que lorsqu'elles étaient gérées par différentes sociétés, aux yeux de certains enquêteurs. C'est en tout cas ce qu'assurent plusieurs syndicats de policiers. Le SCSI, le Syndicat des Cadres de la Sécurité Intérieure, se plaint d'enquêtes paradoxalement ralenties, à cause de bugs. Récemment, un enquêteur a fait une fausse manip' et a carrément rappelé le bandit qu'il était en train d'écouter ! Problème plus vaste : la société Thales n'est toujours pas capable d'assurer la géolocalisation pourtant si précieuse aux enquêteurs, qui doivent donc passer par une autre société. Les sociétés qui travaillaient avant avec la police et la justice, menacent pour certaines de cesser leurs prestations, moins rentables depuis le quasi-monopole de Thales. Ce qui serait un drame, dit un policier. Qui peste aussi contre le fait que Thales, choisie par l'Etat, ne permette pas d'associer le nom d'un criminel à son numéro. Ce qui fait que ce n'est pas toujours pratique pour un enquêteur de repérer en temps réel le message ou le coup de fil qui va lui permettre d'aboutir à une arrestation, au bout de sa filature. D'autant qu'il ne peut pas vraiment réaliser ses écoutes, sur le terrain. Le directeur de l’ANTENJ reconnait que la PNIJ mérite encore quelques améliorations. "Elles sont en cours", promet Damien Martinelli.

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