C'est l'histoire de Mourad Sadi, emprisonné à tort pendant un an, dans l’affaire de l’incendie criminel de la rue Myrha, à Paris. Huit personnes avait péri dans les flammes, le 2 septembre 2015. Mourad Sadi avait été aussitôt arrêté, avant que le véritable suspect passe aux aveux, un an plus tard.

La rue Myrha, le 2 septembre 2015 après l'incendie qui a fait 8 morts
La rue Myrha, le 2 septembre 2015 après l'incendie qui a fait 8 morts © AFP / Michael Bunel / NurPhoto

Mourad Sadi a quarante ans et un chemin de vie cabossé. Un soir, il a atterri dans la rue, sur un trottoir. Il y resté plus de dix ans. Dix ans d'errance. Quelques séjours en hôpital psychiatrique. Une vie de vagabond fragile et écorché, dans un tout petit périmètre, celui du quartier de la Goutte d'Or, à Paris, derrière le métro Barbès, là où il a grandi. Quand il était petit, Mourad Sadi habitait au 30, rue Myrha, cette rue du 18e arrondissement parisien où dans la nuit du 2 septembre 2015, un effroyable incendie criminel a eu lieu. Les flammes ont dévoré tout un immeuble, situé au numéro 4. Huit personnes sont mortes : un couple d'amoureux, leurs amis, et quatre membres d'une même famille sénégalaise dont deux enfants, tous cruellement pris au piège du feu. 

Un riverain signale "un homme louche" qui erre

Cette nuit tragique, les pompiers de Paris sont appelés deux fois. La première, vers 2h30 du matin. Un habitant du deuxième étage se plaint d'une odeur de fumée émanant des boîtes aux lettres du rez-de-chaussée. Une boîte de fer est à peine noircie quand les sapeurs arrivent, un papier consumé à l’intérieur, le feu s’est éteint tout seul. Alors les pompiers repartent, claquent la lourde porte derrière eux. Dans la rue, ils croisent un riverain qui leur signale "un homme louche" soupçonné d’être pyromane. Ledit riverain désigne Mourad Sadi, qui marche près de l’abribus où les pompiers ont garé leurs camions. Un pompier le hèle : "vous avez vu quelqu’un allumer le feu ?" 

"Ah bon ? Y a quelqu’un qui a fait cela ? Il se fera choper !", répond Mourad Sadi, avant de poursuivre sa balade nocturne, à fureter dans les poubelles. Deux heures plus tard, les sapeurs-pompiers sont rappelés à la même adresse. Cette fois, le 4 rue Myrha s’est transformé en brasier meurtrier. Il est 4h41. Des victimes affolées sautent par les fenêtres avant qu'une grande échelle ne soit dépliée. Les pompiers tentent de secourir les survivants, et découvrent à plusieurs étages des corps carbonisés, ou asphyxiés. Mourad Sadi est dans la laverie d'une rue voisine, une laverie où il squatte la nuit, parce que la porte ne ferme pas. Les caméras de vidéosurveillance l’ont filmé entrant dans ce lavomatic à 4h17. Mais avant, il a donc été vu déambulant dans les rues alentour, vêtu d'un haut à capuche foncé, sac à dos et petite sacoche en bandoulière, tendant le bras en direction d'un muret pour saisir un petit objet non identifiable. Les policiers le considèrent comme le suspect numéro un. Le jour même, ils l'interpellent.

Quatre briquets et une bougie

Les policiers trouvent quatre briquets et une bougie dans les maigres affaires de Mourad Sadi. En garde à vue, puis face à la juge, le sans domicile fixe explique qu'un seul des quatre briquets marche. Qu'un lui a été offert par un commerçant. Deux autres ont été ramassés par terre. Un quatrième a été trouvé après la nuit, donc après l'incendie qu'on le soupçonne d'avoir allumé. Mourad Sadi jure que ce n'est pas lui qui a fait ça. Il clame qu'il est "réellement innocent". Explique qu'il n'est jamais rentré dans cet immeuble à digicode qu'un criminel a embrasé. Dit : "On peut très bien être près d’un lieu sans être forcément coupable". Mais les policiers ne le croient pas, la juge pas davantage, et il est envoyé en détention provisoire dès sa mise en examen, le 5 septembre 2015. Dans les mois qui suivent, la juge l'interroge deux fois. Il continue à clamer son innocence, elle le laisse en prison, sans autre preuve que ces briquets, pourtant. 

Les enquêteurs creusent d'autres pistes. S'étonnent des ces appels passés par un des habitants du 4, rue Myrha. Un jeune homme qui depuis qu'il habite à cette adresse, a téléphoné des dizaines de fois aux policiers et aux pompiers. Un jeune qui a appelé le premier la nuit de l'incendie. Puis a eu une étrange attitude, durant un an, se mettant en avant au premier rang des victimes éplorées. Le 20 septembre 2016, les policiers interpellent cet adolescent de 19 ans, qui ne tarde pas à passer aux aveux. Thibaud Garagnon avoue avoir mis le feu à sa boîte aux lettres, d'abord, puis à des poussettes, ensuite. Des aveux qui l'ont conduit à devenir l'unique accusé de cet incendie criminel. Le procès de Thibaud Garagnon débutera ce lundi devant la cour d'assises de Paris.

L'innocent emprisonné n'a toujours pas été indemnisé pour cette erreur

Juste après les aveux de Garagnon, en septembre 2016, Mourad Sadi a été instantanément relâché. Mais quatre ans après sa sortie de prison, il attend toujours une indemnisation. Son non-lieu, qui l'innocente, n’a été prononcé que l’année dernière, en avril 2019. Soit trois ans et demi après sa libération. Une aberration pour l'un de ses avocats, Me Paul Fortin, qui déplore que "la justice puisse être extrêmement rapide pour mettre quelqu’un en prison. Pour s’excuser, elle est infiniment lente". La justice, si prompte à mettre Mourad Sadi le SDF derrière les barreaux, n'a toujours pas reconnu son erreur envers lui. A ce jour, aucun représentant de l’institution judiciaire n’a jamais expliqué à Mourad Sadi ce qu’il s’était passé. En septembre dernier, un agent judiciaire a même estimé qu’il ne pouvait toujours pas se prononcer sur l’indemnisation que l’Etat doit pourtant à Mourad Sadi, enfermé dans une prison pendant près de 400 jours, pour des briquets qu’il avait ramassés par terre.

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