C'est une histoire de violences conjugales. Enfin, peut-être. Car entre Cyprien et Katalina, s'il s'agissait, finalement, d'une histoire d'amour ? Compte-rendu d'une audience au tribunal judiciaire de Paris.

Une audience en plein mois d'août, à la 28e chambre du tribunal judiciaire de Paris, une histoire de violences conjugales ou peut-être une histoire d'amour
Une audience en plein mois d'août, à la 28e chambre du tribunal judiciaire de Paris, une histoire de violences conjugales ou peut-être une histoire d'amour © AFP / Manuel Cohen

C'est une audience en plein mois d'août, à la 28e chambre du tribunal judiciaire de Paris. On y juge les infractions punies de moins de 5 ans de prison, comme les violences conjugales sans ITT, c'est à dire sans incapacité totale de travail. Cyprien s'approche de la barre. Mince, grand, élégant dans sa chemise en lin blanc, il est né voici 24 ans en Centrafrique. Il parle si bas que même le président face à lui peine à l'entendre. Assise un peu en retrait, Katalina, 21 ans, est une très jolie blonde, habillée en noir, sans apprêt. C'est idiot, mais on ne peut pas s'empêcher de trouver qu'ils forment un couple magnifique.

En mai dernier, Katalina est allée au commissariat, déposer une main courante. Cyprien l'a tirée par l'oreille, puis lui a mis une gifle, l'a traînée par les cheveux dans l'appartement avant de lui donner des coups de poing. Toute cela parce qu'elle lui avait demandé de s'occuper de leur fils de 18 mois. Aux policiers, elle dit que "ce n’est pas la première fois que ça arrive", qu'il la frappe quand il est en colère. Elle est partie chez ses parents, avec son fils sous le bras. Seulement voilà. Ré-entendue par la police trois jours plus tard, elle dit qu'en fait, c'est elle qui l'a giflé en premier. Parce qu'il lui tirait l'oreille, certes, mais c'était comme un jeu entre eux; ensuite, il ne lui a donné qu'une gifle, en retour. C'était la première fois qu'il levait la main sur elle. 

D'un ton grave, le président appelle Katalina à la barre. "Votre témoignage m’amène à dire deux choses : un récit devant la police, ça entraîne des poursuites, si c’est faux, ça pose problème." Mais si ces violences ont existé, poursuit-il, "ce sont souvent des violences qui vont crescendo ; ça peut très mal se passer et très mal finir. Vous avez entendu parler des féminicides ? Vous avez conscience de ça?" "Oui" répond Katalina. "Alors quelle version est la bonne ?" demande doucement le président. "La deuxième". Elle est anxieuse, regarde son compagnon.

J'ai exagéré. J'ai menti sous le coup de l'émotion. Ce n'était qu'une gifle. Je ne lui ai pas adressé la parole depuis 2 mois ; je veux en parler avec lui… savoir s’il me pardonne.

Cyprien reconnait à demi mot qu'en effet, il s'est énervé, qu'il avait peu dormi ce matin là, qu'elle l'a réveillé brusquement. "Ça justifie d’en venir aux mains ? Vous n’êtes pas capable de l’exprimer autrement ?" s'inquiète le président. "J’étais vraiment fatigué" marmonne-t-il. Ils vivent ensemble depuis 6 ans, ils ont pour projet de monter une société d'informatique ensemble. Cyprien n'a pas de casier, par d'antécédents de violence. L'enquête de voisinage n'a rien donné, personne ne les a jamais entendus se disputer. Katalina a refusé d'aller à l'hôpital se faire examiner ; enfin, les policiers qui l'ont reçue n'ont repéré aucune trace visible de coups.  

Que peut faire la justice dans un cas comme celui-ci ? La procureure, elle, s'est fait son intime conviction : Katalina ment à la barre. "Je ne crois pas à vos rétractations" dit-elle. "Au plus près des faits,vous avez décrit une scène d’une extrême violence, qui a duré 10 minutes, vous dites qu'il vous cogne la tête contre une fenêtre, vous parlez de gifles, de coups de pied dans les jambes ; seulement interrompus par les pleurs d'un enfant de 18 mois qui n’a rien demandé."

Aujourd'hui, vous dites qu'il vous a mis une gifle et vous attendez qu’il vous pardonne ? Je ne comprends pas.

Katalina baisse la tête. La procureure précise que le parquet mineurs a été saisi, qu'une évaluation de la situation de l’enfant est en cours.  Elle s'emporte. "Monsieur minimise ce qui s’est passé. C’est la porte ouverte à la récidive. Ni l’un ni l’autre n’ont compris qu’on se situe dans un cadre de violences conjugales. Ce n’est pas une dispute, je n’y crois pas." Elle demande 10 mois de prison assortis d'un sursis probatoire pendant 2 ans, une obligation de soins, et l'interdiction d’entrer en contact avec la jeune femme. 

L'avocate de Cyprien réplique, son ton est cinglant. Il n'y aucun élément à charge, souligne-t-elle, hormis cette main courante sur laquelle Katalina est revenue. "Ce jour-là, le jour des faits, je n’y étais pas, vous n’y étiez pas" lance-t-elle à la procureure. "Vous parlez de processus psychologique, de la culpabilité de la victime qui revient sur ses accusations... Mais on fait du droit pénal ! On doit s’en tenir à la rigueur des principes. On ne peut pas juste suivre sa conviction." Elle souligne le comportement exemplaire de Cyprien, qui a respecté son contrôle judiciaire, suivi un stage sur les violences conjugales, n'a pas cherché à entrer en contact avec Katalina. Il a pu voir son fils, 3 fois par semaine.

Le président suspend pour délibérer. Katalina sort de la salle, elle veut parler à Cyprien; son avocate s'interpose : "madame, l'interdiction de contact continue jusqu'au délibéré." Katalina pleure, l'avocate lui parle, longuement. A la reprise, le président explique à Cyprien qu'il le relaxe. Les yeux de Katalina s'arrondissent derrière son masque, son soulagement est palpable. "Mais je vous incite, l'un et l'autre, à réfléchir au fonctionnement de votre couple, est ce que c'est clair ?" insiste le président. 

Cyprien lève le doigt, il n'a pas bien compris : "Monsieur, vous n'êtes pas coupable". Tout son corps se détend d'un coup. Cette fois, à la sortie de la salle d'audience, Katalina se jette dans les bras de Cyprien. Ils se serrent fort l'un contre l'autre sans rien dire ; elle rit, des larmes coulent sur ses joues à lui, elle les essuie de la main. On s'en va sur la pointe des pieds. Dans la salle, l'audience est terminée, la procureure range ses papiers. Ce qu'elle espère ? Ne pas revoir la jeune femme une prochaine fois, avec deux dents en moins.

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