La défense des "terroristes". Quelle est-elle aujourd'hui, dans nos tribunaux ? Trois ans après le début de la pire vague d'attentats en France, avocats et magistrats ont débattu de cette délicate question cette semaine, lors d'un colloque qui s'est tenu à la Maison du Barreau, à Paris.

Justice antiterroriste
Justice antiterroriste © Getty / Paul Bradbury

Sans robe, mais avec toute la conviction d'un avocat passionné, maître Basile Ader, ouvre le colloque en citant en exemple le tribunal de Nuremberg, qui a jugé les Nazis. _"Mêmes pour les accusés des pires barbaries, il faut assurer la meilleure défense, pour ceux qui risquent les pires peines_. A Nuremberg, c'était une des premières fois dans l'Histoire" note le vice-bâtonnier. "L'histoire nous regarde, et aujourd'hui en France, quand quelqu'un est accusé d'une infraction terroriste, les droits de la défense reculent", s'inquiète-il. "Pourtant, "il faut tous les défendre. Même Abdeslam", martèle l'avocat. 

Maître Xavier Nogueras : "on défend des hommes, pas une cause"

Les avocats qui défendent aujourd'hui les terroristes présumés, sont souvent la jeune élite du barreau de Paris, les secrétaires de la conférence, parmi les plus brillants. L'un d'eux, Xavier Nogueras, entre autres avocat de Jawad Bendaoud, avec Marie-Pompéi Cullin, rappelle qu'ils défendent des hommes, pas une cause.  Dans le passé, la cause des terroristes a pu être défendue, rappelle le doyen de l'assemblée, maître Henri Leclerc, un demi-siècle de plaidoiries. 

Maître Henri Leclerc : "Nous sommes aujourd'hui dans un terrorisme qui est rendu au nom d'une idéologie difficilement compréhensible"

_"_Lorsqu'on défendait des gens, pendant la guerre d'Algérie, il y avait la possibilité de les défendre au nom de l'idéal qu'ils poursuivaient eux, en trouvant des correspondances entre cet idéal, et les fondements qui sont aussi les fondements de la République, dit Maître Leclerc, ancien président de la Ligue des droits de l'Homme. On pouvait faire ce qu'a fait Vergès, faire ce qu'il a appelé la défense de rupture, c'est-à-dire de dire, les terroristes mènent une guerre, que moi je trouve juste, et le procès n'est que la continuation de la guerre par d'autres moyens. Et les juges qui sont là, font partie des ennemis, et donc je fais la défense de rupture". 

Maître Martin Pradel : "La justice antiterroriste panique et peut être une machine à broyer"

Cette défense de rupture n'existe plus. Et la défense des présumés terroristes est devenue de plus en plus complexe, depuis les attentats de 2015."La justice panique", estime Martin Pradel, l'un des premiers à défendre des hommes et des femmes partis en Syrie ou en Irak. "Cette justice antiterroriste devient une machine à broyer parce qu'elle fonctionne énormément par présomptions. Et c'est terrible, parce que, on en arrive à dire qu'un homme, ou une femme, qui a une famille, un travail, n'a aucune apparence d'une quelconque radicalité, si par ailleurs, il y a dans son parcours un acte dissonant qui interroge, on va finir par présumer que cette personne cache la réalité, parce qu'on a intellectualisé une doctrine qui est celle de la dissimulation, la taqiyya, et cette problématique, est au coeur de beaucoup de dossiers."

Un juge antiterroriste : "mon souci est d'éviter un nouveau Bataclan"

La justice antiterroriste prononce des peines globalement de plus en plus sévères. Pensant souvent que l'incarcération des terroristes protègera davantage la société, regrettent les avocats. Mais la prison peut aussi être un poison rappelle Marie-Alix Canu Bernard, qui fut pendant dix ans l'avocate d'Amedy Coulibaly, un des terroristes de janvier 2015 - elle avait d'ailleurs été appelée par le RAID pour tenter de négocier avec Coulibaly qui avait tué certains de ses otages à l'Hyper Cacher. Coulibaly, multi-délinquant, s'est surtout radicalisé en détention, au contact de figures emblématiques tel Djamel Beghal, récemment expulsé en Algérie au terme de sa peine.  

À ce colloque, un magistrat antiterroriste rappelle le traumatisme des attentats de 2015 et 2016. Le souci permanent des juges "d'éviter un nouveau Bataclan". Mais il assure que "les juges ne sont pas des machines. Pas des automates. On veut juste que les personnes poursuivies comprennent ce qu'on leur reproche. La justice antiterroriste ne panique pas", conclut un autre magistrat.

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