"Le juge et l'enfant", un reportage que vous découvrirez ce dimanche dans le magazine Interception à 9h10 sur France Inter. Pascale Pascariello nous entraine au tribunal pour enfant de Nanterre pour suivre le travail des magistrats, habituellement inaccessible.

"Le juge et l'enfant", c'est le fruit de 2 ans de travail pour Pascale Pascariello. Elle a d'abord dû convaincre la Chancellerie et les magistrats, à travers ce projet, de l'importance de rendre public le travail de la justice du quotidien. La journaliste nous fait ainsi découvrir combien les magistrats d'un tribunal travaillent du mieux qu'ils peuvent malgré le manque de moyens.

FRANCE INTER : Comment est né ce projet ?

PASCALE PASCARIELLO : J'avais déjà travaillé sur le tribunal de grande instance de Marseille pour France Culture, et suite à la diffusion d'une comparution immédiate qui n'a pas plu à la juridiction, la convention a été rompue. Avec Mediapart qui a soutenu ce projet, j'ai relancé de nouvelles demandes d'autorisation en mai 2017. Les tournages ont débuté en novembre jusqu'au mois de février dernier. Ce qui montre aussi la frilosité de la justice à ouvrir ses portes. Les magistrats ont peur de voir un micro, ils n'y sont pas habitués. Mais dès qu'on s'installe aux audiences, au civil à Pontoise ou au pénal à Nanterre, finalement, on s'efface, et on arrive à saisir le quotidien de la justice sans que cela perturbe l'audience. Les magistrats s'en rendent compte, mais cette inscription au long cours permet que cette cohabitation entre la justice et les médias ne soit pas brutale.

FRANCE INTER : Ils finissent par oublier votre présence ?

PASCALE PASCARIELLO : Oui, ils finissent par oublier les micros. Il n'y a que dans un épisode [réalisé pour Mediapart, ndlr] où la question est évoquée par une avocate. Le parquet avait engagé des poursuites sévères mais la juge s'est montrée plutôt clémente, et on s'est demandé si le micro n'avait pas interféré dans sa décision. Mais sinon, la réalité a toujours repris le dessus. 

FRANCE INTER : Vous nous révélez la justice du quotidien, une justice en souffrance ?

PASCALE PASCARIELLO : Elle est en grande souffrance et c'est pourtant la justice qui concerne la grande majorité des citoyens. Par exemple quand une magistrate n'a pas assez de temps pour expliquer à une famille une décision lourde : elle doit retirer la garde de l'enfant à la mère pour le confier au père. Personne n'est préparé, d'autant que cette décision contredisait celle de sa collègue précédemment saisie de ce dossier, qui elle aussi n'avait pas eu le temps de prendre en considération tous les éléments du dossier, et c'est pour cela qu'elle avait confié l'enfant à sa mère. On se rend compte ainsi de toutes les "erreurs" commises et les répercussions que ça entraîne. Donc cette audience se passe très mal, et se termine par des hurlements devant le mineur. On doit protéger un enfant et finalement, on l'expose à la violence d'une justice maladroite faute de moyens. Autre exemple, un enfant est en détention provisoire alors qu'il aurait pu sortir depuis deux mois, mais il n'y a pas de place dans les foyers de la Protection Judiciaire de la Jeunesse pour l'accueillir. Et puis il y a ces audiences de comparutions immédiates qui se terminent très tard dans la nuit, tout le monde est énervé, la juge ne s'y retrouve plus dans les dossiers, elle mélange le nom des prévenus... ça retranscrit une forme de violence parce que la justice n'a plus le temps ni l'es moyens de la rendre de façon sereine.

FRANCE INTER : Les magistrats vous en parlent ?

PASCALE PASCARIELLO : Oui, et c'est d'autant plus intéressant que ce sont des magistrats qui ont été volontaires pour ce reportage mais ce n'est pas Mediapart et France Inter qui les ont choisis. Ils reconnaissent à la fin de certaines audiences que ça ne s'est pas passé comme ils le souhaitaient, que c'est regrettable et qu'ils se posent des questions sur leur propre travail, sur les décisions qu'ils prennent, qu'il y a une urgence à donner des moyens à cette justice-là. Et toute la chaîne judiciaire est concernée. Même au civil à Pontoise, dans des dossiers de saisie sur rémunération ou de tutelle, les audiences vont très vite, que des justiciables ont tenté d'alerter un juge sur une situation urgente mais que le magistrat n'a pas pu prendre en considération leur demande. Même le Service d'Accueil d'Urgence du Justiciable, le SAUJ, qui permet d'avoir accès à un greffier dès qu'on entre dans un tribunal, est débordé. Je suis tombé sur le cas d'un homme qui depuis deux ans souhaitait faire retirer des mentions de son casier judiciaire et qui découvre que son dossier a été perdu. Parce que les greffières ont trop de dossier et pas assez de temps non plus. Et finalement, il a été obligé de fermer sa société alors qu'il était en pleine réinsertion. C'est tellement dramatique qu'il finissait par se demander s'il n'allait pas reprendre son trafic de drogue ! Et ne parlons pas des magistrats qui se posent la question du burn-out parce qu'ils savent que c'est de la matière humaine qu'ils traitent ainsi.

FRANCE INTER : Votre série de reportages pour France Inter et Mediapart est exceptionnelle. Comment se fait-il que ce soit si difficile de montrer la justice du quotidien ?

PASCALE PASCARIELLO : L'interdiction d'enregistrer les audiences et les débats judiciaires remonte à 1954. Depuis, il y a des autorisations qui sont délivrées au cas par cas sur les grands procès. Mais la justice du quotidien ferme ses portes. Il serait nécessaire de rouvrir le débat. 

FRANCE INTER : Est-ce que votre travail a été contrôlé par le ministère de la Justice ?

PASCALE PASCARIELLO : Oui, on a signé une convention en ce sens. Afin de vérifier si l'anonymat des personnes, et en particulier des mineurs, a été préservé. Mais il est aussi convenu qu'il n'y ait pas de remarques faites sur le fond, quand bien même le fond pourrait déplaire, quand bien même un magistrat révèlerait qu'il s'interroge sur la qualité de son travail, évidemment ces paroles ne seront pas censurées.

"Le juge et l'enfant", un reportage de Pascale Pascariello, dimanche 31 mars à 9h10 sur France Inter.  Et vous pouvez découvrir sur le site de Mediapart un podcast en 13 épisodes de cette immersion au sein des tribunaux de Nanterre et Pontoise depuis deux ans.

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