"Dans le Prétoire" nous emmène aujourd'hui au palais de justice de Paris, où était jugée une affaire d'escroquerie. Un type d'arnaque qui ne résiste pas à internet.

Dans les couloirs du palais de justice de Paris
Dans les couloirs du palais de justice de Paris © Radio France / Ariane Griessel

Au tribunal judiciaire de Paris, la 12e chambre s'occupe de ce que la justice nomme "la délinquance astucieuse". Ce que tout un chacun aurait plutôt tendance à appeler "les arnaques". 

Alors que nous sommes à l'ère des monnaies virtuelles, du chantage à la webcam, de la cyber-malveillance, ce jour-là, l'astuce en question fleure bon le Paris des années 1990. Le prévenu a 73 ans, porte jeans, doudoune, et un aplomb qui explique aisément sa capacité à tromper les victimes. En l'occurrence, LA victime : l'homme est soupçonné d'avoir, il y a trois ans, extorqué 410 euros à une dame, quartier de Miromesnil. Il s'est fait passer pour un agent immobilier dont la voiture est en panne, a conduit sa victime dans un café, l'a mise en confiance, en lui griffonnant un faux nom et une fausse adresse sur un bout de papier, puis lui a demandé de l'argent pour pouvoir rentrer chez lui.

Astuce vieille comme le monde, que celle qui consiste à profiter de la bonté d'autrui. Et assumée par le prévenu : "Je reconnais les faits, dit-il. J'étais persuadée de l'avoir remboursée après ma convocation au commissariat. Maintenant… j'ai un doute. J'essaye de dire la vérité. Je suis sûr, à 80%, d'avoir payé. On peut demander à la victime, moi, j'ai un doute". Mais la victime n'est pas là, et le prévenu s'empêtre dans ses doutes. "STOP" le coupe son avocate, visiblement agacée. Le président intervient : "Bon, on ne va pas tergiverser, que vous ayez remboursé ou non, le délit est constitué"

"Finalement, j'ai demandé un peu plus"

L'homme n'en est visiblement pas à sa première : "Des fois, je demandais 60 euros, des fois 100. Là, c'est la personne elle-même qui m'a demandé si ça suffirait. Bon, finalement j'ai demandé un peu plus", explique le septuagénaire sans ciller, suscitant les rires de la salle. Car l'homme a du passif. Quand il s'est fait pincer, cela faisait 25 ans qu'il apitoyait les passants. Un vrai de vrai. Un vieux d'la vieille. Le procureur rappelle qu'il a été condamné pour huit escroqueries, et juge que nous sommes bien loin du nombre de victimes réel. 

"- Vous avez un procédé un peu original, note l'assesseuse.

-      J'étais persuadé, on me l'a dit, au commissariat, que j'étais le seul

-       Vous étiez unique, raille-t-elle

-      Il  y a un autre individu qui opère de façon similaire, regrette le prévenu, qui estime avoir été quelque fois condamné à la place de ce concurrent.

-      Qu'est-ce qui vous a donné l'idée de faire ça ? 

-      J'avais une addiction aux jeux, j'avais besoin d'argent, mon salaire ne suffisait pas : j'étais… comptable

Condamné en février 2018 pour les mêmes faits, l'homme assure respecter une obligation de soin. Il s'est fait interdire de casino.

"- J'espère que vous n'allez pas replonger sur internet !, lance l'assesseuse, qui semble intrigué par ce prévenu.

-      Je ne sais pas me servir d'internet 

-      Ah ! Vous êtes de la vieille école 

-      Oui."

Il est vrai qu'on ne serait pas surpris de voir la salle d'audience passer en noir et blanc. Car l'assesseuse a, elle aussi, un petit côté désuet dans ses expressions : 

"- C'est du gagne-petit, vos escroqueries !, lance-t-elle

-      Le mot escroquerie est un peu fort, s'insurge le prévenu 

-      C'est le terme juridique !!

-      Non mais je vais vous expliquer, m'engueulez pas ! J'ai remboursé les victimes en gagnant au jeu."

Le président tente un retour vers le présent : "Bon, on va peut-être se concentrer sur les faits d'aujourd'hui…."

Escroquerie à la petite semaine

Mais l'homme a du mal à expliquer pourquoi il lui manque certains documents, notamment des preuves de son suivi psychologique. Ce qui n'échappe pas à l'assesseuse : "Dites donc, c'est pas un escroc de haut vol. C'est de l'escroquerie à la petite semaine. Ou alors vous le faites exprès".

Parole à la défense… qui accable le prévenu : 

"Je défends probablement le plus mauvais escroc qui soit, juge l'avocate. Il est poursuivi pour un fait unique, il y a trois ans, d'un préjudice de 410 euros. Et il reconnaît à l'audience... qu'il a fait ça pendant 25 ans !!"

L'homme est condamné à trois mois de prison assorti d'un sursis de trois ans, et l'obligation de rembourser la victime.

Mais au fait, la victime, comment a-t-elle reconnu son escroc ? En lançant un appel à témoignages... sur internet. L'avocate l'a souligné dans sa plaidoirie : "Mon client, c'est un dinosaure, ce mode opératoire ne résiste plus aux nouvelles technologies. On ne peut plus être escroc en 2020 comme en 1995."

Ce jour-là, on a le sentiment d'assister, effectivement, à l'extinction d'une espèce. Celle du beau-parleur, qui n'a pas vu qu'en chacun de nous sommeille, désormais, un enquêteur.

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