Chaque jeudi, un auteur et son oeuvre, pour parler de l'Amérique d'aujourd'hui. Au programme ce soir : l' « American Dream » vu par les Latinos qui ont franchi récemment la frontière - mais aussi la vraie vie dans les banlieues d’Austin, Texas.

Je vous emmène à Austin. 

Austin, c’est la capitale du Texas, située sur le fleuve Colorado, c’est l’une des villes qui connaît la plus forte croissance des Etats-Unis : elle compte actuellement plus de 2 millions et demi d’habitants, la population a doublé ces 30 dernières années, on y trouve notamment l’université du Texas, qui est l’une des plus grosses facs du pays.

Des milliers de diplômés en informatique ou en ingénierie sortent chaque année de ses rangs, et des grandes entreprises comme IBM, Hewlett-Packard ou Apple y ont établi les sièges sociaux. Austin, c’est aussi la ville où se déroule chaque année l’un des plus importants festivals de rock et où ont débuté quelques stars comme cette jeune fille dont vous allez reconnaître la voix...

Janis Joplin mais aussi Stevie Ray Vaughan ou Willie Nelson doivent énormément à Austin et si vous vous rendez sur place, ils y sont célébrés dans tous les bars ou presque. Pour être complet, Austin est aussi la ville de Lance Armstrong, le septuple vainqueur du Tour de France… Mais ça, c’est Austin pour les touristes et j’ai comme dans l’idée que ce n’est pas seulement ce qui vous intéresse. Qu’est-ce qu’on trouve d’autre à Austin ?

Allons y voir de plus près grâce à Gabino Iglesias, un jeune écrivain originaire de Porto Rico, qui publie son premier roman, lequel le propulse d’emblée au rang des très grands. 

C’est-à-dire de ces romanciers capables de vous tenir en haleine jusqu’à la dernière ligne tout en vous faisant découvrir une réalité inconnue de leur pays. Pour comprendre les Etats-Unis, il faut regarder les pauvres, les immigrants et les personnes pour qui le crime est l’unique moyen de s’extirper de l’enlisement. Sur ce sujet qui fâche, Gabino Iglesias a écrit un roman court et fulgurant, qui va vous percuter comme un truck bien chromé lancé à pleine vitesse sur une highway, et vous laissera KO. 

Ensuite, grâce à ce livre, vous réviserez absolument tout ce que vous pensiez savoir sur ceux qui traversent la frontière mexicaine pour venir chercher refuge aux Etats-Unis et qui, bien souvent, finissent par s’agglutiner dans les banlieues des grandes villes. Ce roman s’intitule « Santa Muerte », c’est noir mais dans ce noir brille une lueur absolument sublime. Commençons par le noir, si vous voulez bien. 

Quand je dis noir, c’est au sens du roman noir : Gabino Iglesias, c’est un peu Tarantino dans le Barrio, cette banlieue hispanique que l’on trouve dans toutes les grandes villes américaines. C’est-à-dire que ça défourraille à tous les coins de rue, ça va vite, très vite, et c’est de la sociologie à coup de bâton de dynamite. Austin vue par Gabino Iglesias, qui y vit depuis qu’il a quitté Porto Rico, c’est donc une toute autre réalité que celle que je vous ai décrite à l’instant.

Austin, version réaliste par un immigrant porto-ricain devenu écrivain

A Austin, un tiers de la population est hispanique ; depuis qu’il a été élu, Donald Trump a expressément demandé à la Police de l’immigration de faire des descentes de plus en plus violentes ; depuis deux ans, une loi a été votée qui étend les pouvoirs de la police, laquelle ne se gêne plus pour multiplier les arrestations en pleine rue. Voilà pour la toile de fond de ce roman, « Santa Muerte ». Quant à l’histoire, c’est celle d’un jeune mexicain qui a dû fuir son pays et vit depuis cinq ans dans le barrio d’Austin où il deale pour un caïd local. 

Un soir, il est enlevé par une bande rivale qui vient de s’installer en ville et assiste à une scène de torture. On le libère avec une mission : prévenir son patron qu’il a intérêt à céder son territoire. Notre homme, terrifié, fait ce qu’on lui dit et prie avec ferveur Santa Muerte, la Sainte-Mort, une divinité latina dont il espère qu’elle saura armer son bras avec suffisamment de muscles pour lui éviter d’être la prochaine victime. 

Ce jeune mexicain est le prototype de l’immigrant actuel : écartelé entre deux pays, entre deux cultures, entre deux traditions. 

Il y a dans ce livre des pages admirables sur l’état d’esprit de ces mexicains qui rêvent de liberté en Amérique et se transforment très souvent en esclaves des temps modernes dès qu’ils ont posé le pied sur le territoire de leurs rêves. Je ne vais pas disserter là-dessus mais juste vous lire ce qu’en écrit Gabino Iglesias : 

« Quand tu traverses la frontière, tu quittes un endroit pour pénétrer dans le néant. Quand tu traverses la frontière, tu laisses de côté une grande partie de ton identité et tu deviens quelque chose de différent, un spectre de chair composé de souvenirs brisés. Tu abandonnes ta famille, tes amis, ta langue et les rues que tu connais pour te retrouver dans un pays dont tu n’es pas citoyen, où tu n’as aucun droit, et où tu dois te terrer comme un rat par peur d’être découvert. Alors tu changes. Tu te transformes. Tu deviens autre chose. Tu te dépêches d’apprendre l’anglais dans l’espoir que si tu communiques correctement, ta peau brune passera inaperçue. Tu fais tout ce qui est en ton pouvoir pour devenir un gringo, pour t’intégrer, pour devenir aussi invisible que les fissures sur le trottoir. Quand tu traverses la frontière, celle-ci conserve une partie de toi. Elle te coupe jusqu’à l’os, t’empêchant de cicatriser. Quand tu traverses la frontière, tu dois être prêt à tout pour survivre, et c’est ça qui te pousse sur la voie du crime. » 

L’anaphore fonctionne ici à merveille et offre un chapitre de six pages, bouleversant, qui mérite de figurer dans toutes les anthologies. Gabino Iglesias a écrit un bouquin au rythme dingue, saturé d’humour, qui flirte avec le fantastique et fait de lui un Edgar Allan Poe latino. Si vous voulez comprendre la vie quotidienne des immigrants mexicains, alors lisez Santa Muerte, c’est une bombe ! 

Santa Muerte, de Gabino Iglesias, ça vient de sortir aux éditions Sonatine.

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