Chaque jeudi, un auteur et son oeuvre, pour parler de l'Amérique d'aujourd'hui. Cette semaine, Philip Roth est de retour… et grâce à lui on comprend par quels mécanismes Donald Trump peut espérer remporter à nouveau l’élection présidentielle en novembre prochain.

Hélas, oui. Philip Roth est mort, vive les livres de Philip Roth ! Voici la preuve que l’écrivain le plus caustique d’Amérique est devenu un classique : non seulement on lit encore ses romans mais en plus on les adapte dans un but clairement avoué : décrypter les mécanismes à l’œuvre dans la façon dont Donald Trump a conquis le pouvoir il y a 4 ans et s’apprête à le refaire aujourd’hui. 

« The Wire », « Sur Ecoute », en français, série devenue culte diffusée de 2002 à 2008 aux Etats-Unis soit pendant la durée du double mandat de George W. Bush.

 « The Wire », c’est Balzac transposé à Baltimore dans l’après 11 septembre. Une chronique sociale au vitriol qui interroge les logiques de pouvoir actuelles mais aussi la manipulation de l’information quand celle-ci est détournée et corrompue dans l’espoir de vendre davantage. Quel rapport entre « The Wire » et Philip Roth, me demanderez-vous, Fabienne ? 

Le rapport tient en un nom : David Simon. Ce garçon, David Simon, est le créateur de « The Wire » et un fin lecteur de Philip Roth. On peut d’ailleurs affirmer sans trop se tromper que David Simon est LE showrunner qui a apporté la littérature aux séries, c’est-à-dire, pour être clair, la nuance (tellement broyée aujourd’hui par les réseaux sociaux) et une certaine lenteur narrative qui ajoutent la densité au suspense et qui ont l’avantage de débarrasser l’univers des séries des tics de la télévision et croyez-moi je sais de quoi je parle… Et bien figurez-vous que David Simon, le père, donc, de « The Wire », vient d’adapter en série l’un des plus brillants romans de Philip Roth : « Le Complot contre l’Amérique », « The Plot against America » en version originale et c’est sous ce titre que vous pourrez dès mardi prochain voir la série sur la chaîne OCS City. 

L’occasion est trop belle de se replonger dans la lecture de ce roman publié en 2004 par Philip Roth, roman visionnaire qui préfigure de façon incroyable ce que nous vivons aujourd’hui avec Donald Trump. C’est David Simon lui-même qui le souligne : ce drame sous forme d’uchronie fonctionnait parfaitement sous le règne de Bush, quand il a été publié, il fonctionne encore mieux sous celui de Trump. Pourquoi ? Parce que Philip Roth raconte l’ascension d’un personnage xénophobe, isolationniste, qui n’est pas un homme politique professionnel et se fait élire en instrumentalisant les peurs et les pulsions d’une partie de la population, brandissant une idée, très simple : l’Amérique perd sa grandeur à force de pactiser avec les étrangers, rendons à l’Amérique sa grandeur. Ca vous rappelle quelque chose ? … 

Make America Great Again, le slogan de campagne de Donald Trump. 

Exactement. Reprenons donc « Le complot contre l’Amérique ». Nous sommes, nous dit Philip Roth, en 1940. Mais cette année-là, le président Franklin Roosevelt perd son troisième mandat face à l’aviateur Charles Lindbergh… Lindbergh triomphe au terme d’une campagne violemment antisémite. Ce qui est historiquement vrai, c’est que Lindbergh, l’homme qui a réussi la première traversée en solitaire de l’Atlantique, était profondément républicain, plutôt à droite de la droite, et antisémite notoire, il fut l’un des leaders du comité America First avant de renoncer à briguer l’investiture républicaine en 40. 

Mais Philip Roth pose la question : que se serait-il passé si Lindbergh avait été élu ? Et bien voilà ce qui aurait pu se passer : Lindbergh président, un pacte de non-agression est aussitôt signé avec l’Allemagne hitlérienne ; le ministre allemand Ribbentrop est invité à la Maison-Blanche ; une ambassade nazie est ouverte à Washington ; les juifs deviennent les cibles du nouveau régime avant que ne soit créé un Bureau de l’Assimilation avec la complicité de certains rabbins, et on voit des familles entières se déchirer entre résistants, collabos et partisans du compromis. Cette Amérique-là,  Philip Roth la met en scène avec une telle abondance de détails que le lecteur finit par oublier qu’il s’agit d’un roman. 

L’auteur de « Portnoy et son complexe » réussit l’exploit de projeter à la fois sa propre biographie et toutes les inquiétudes des années d’avant-guerre dans un pays encore hanté par la Grande Dépression. Ce que Roth explore dans ce roman, c’est la peur. La peur de l’autre dans une démocratie : comment la peur transforme un groupe de citoyens en meute, et comment, par conséquent, la démocratie s’effondre. 

Dans le roman, Lindbergh joue donc sur les peurs des Américains (peur d’un monde ouvert, pluriel, internationalisé, avec plus de religions différentes et plus d’ethnies vivant ensemble). Il les transforme en moyen de conquérir et de conserver le pouvoir. Lisez « Le Complot contre l’Amérique » : tout au long de ce roman superbe Philip Roth semble nous tendre la perche pour que nous confrontions l’Amérique de 2020 à celle de 1940. Avec cette question : quand un continent se met à dériver, pris au piège de l’imprévisible, où peut-il s’arrêter ? SON THE PLOT Et comme on est généreux, voici quelques extraits de la bande annonce de la série bientôt culte de l’année où Trump fit campagne pour sa réélection. 

 Le Complot contre l’Amérique, de Philip Roth, est publié en poche chez Folio.

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