Chaque jeudi, un écrivain américain, un ouvrage pour évoquer les Etats-Unis aujourd'hui. Cette semaine : "La Frontière", un roman de Don Winslow qui évoque les enjeux véritables de la guerre contre la drogue lancée par le président Trump...

Don Winslow clôt sa trilogie consacrée à la question du narcotrafic entre Mexique et États-Unis  avec "La frontière"
Don Winslow clôt sa trilogie consacrée à la question du narcotrafic entre Mexique et États-Unis avec "La frontière" © Maxppp / Andreu Dalmau/EFE/Newscom

« La Frontière », de Don Winslow, c'est un roman shakespearien qui clôt une trilogie mais que vous pouvez lire indépendamment des précédents, qui s’intitulent « La Griffe du chien » et « Cartel », excellents également mais peut-être moins politiques. Don Winslow, leur auteur, est au sommet de son art mais surtout de son implication comme écrivain. Un écrivain qui a une certaine idée de ce que doit être l’engagement par la littérature.

Raconter des histoires, il le fait admirablement bien, avec un sens du suspense à vous couper le souffle et une capacité à saisir les méandres de l’âme humaine qui montre que le gaillard a tiré les leçons des grands maîtres du polar, des grands tragédiens grecs et, surtout, du grand Shakespeare. Puisque ses personnages, traversés par des interrogations existentielles, sont prêts à se venger comme à trahir. 

Mais il a quelque chose de plus, Don Winslow, qui tient sans doute à son passé

Figurez-vous qu’il a été détective privé, dans une autre vie. Une expérience sur laquelle il n’aime pas beaucoup s’étendre et qui remonte à bien longtemps. Il m’avait parlé, une fois, de sa jeunesse lorsqu’il était punk dans les rues de New York à l’époque où la ville ne ressemblait pas au Disneyland qu’elle est aujourd’hui, de son parrain, un flic, qui fut son mentor et l’a sorti plus d’une fois des embrouilles dans lesquelles il s’était fourré. 

Il m’avait aussi parlé du déclic qui l’a fait quitte le milieu des flics et des privés pour devenir écrivain. Un déclic qui prend la forme d’une salle de cinéma et d’un film dont vous allez peut-être (écoutez bien) reconnaître le générique...

French Connection, le film multi-oscarisé de William Friedkin magnifiquement interprété par Gene Hackman et Roy Sheider qui évoquait déjà la lutte contre la drogue. Bref, Don Winslow a une obsession : dire la vérité sur la façon dont les Etats-Unis luttent contre la drogue en encourageant parfois le trafic de drogue. 

Et c’est ça qui est au cœur de La Frontière, ce troisième tome de la trilogie de Winslow. Les deux premiers volumes racontaient comment les cartels mexicains se sont mis en place, au  milieu des années 70, puis comment leur guerres internes ont entraîné un déferlement inouï de violence, causant des milliers de victimes civiles. 

Ce qui est encore plus intéressant avec ce troisième volume, c’est qu’il est extrêmement politique : et l’élection de Donald Trump, n’y est pas pour rien : l’action se déroule en avril 2017, c’est-à-dire au lendemain de l’investiture de Trump. Le principal personnage est recruté par les républicains pour prendre la tête de la DEA, c'est-à-dire l’agence américaine de lutte contre la drogue. Là, il va découvrir quelles réalités recouvre la guerre actuelle contre les cartels de la drogue. 

Cette expression « guerre contre la drogue », savez-vous que c’est Richard Nixon qui fut le premier à l’employer en 1974 ? Le hic, nous dit Winslow, c’est que ça ne veut rien dire,  « la guerre contre la drogue ». On peut livrer une guerre contre un pays, mais pas contre un problème. Or la drogue est un phénomène informe.

Qui est le véritable ennemi ? 

C’est tout le sujet de ce roman qui met les pieds dans le plat. Qui est le véritable ennemi, demandez-vous ? C’est le problème, en effet : s’agit-il des drogues elles-mêmes ? Absurde, répond Winslow, car, en dehors de tout usage humain, les drogues ne sont que des choses inertes. Les trafiquants, alors ? Ok, mais ils n’existeraient pas sans les consommateurs. Du coup, vous pouvez arrêter tous les barons de la drogue que vous voulez, tant qu’il y aura des consommateurs d’autres viendront prendre la suite. 

Winslow reformule la question en ces termes : Pourquoi une des nations les plus riches au monde est-elle celle qui consomme le plus de drogues ? Les opioïdes sont toujours une réponse à une souffrance, rappelle-t-il. D’où cette question subsidiaire : mais quelle est donc cette souffrance ? Et là, Winslow cesse de regarder le symptôme mais appuie là où ça fait mal, c'est-à-dire aux racines de la maladie. 

En refermant ce livre palpitant, tout est clair : les Etats-Unis peuvent-ils gagner la guerre contre la drogue ? Non. D’autant que l’administration Trump ferme les yeux, précise Winslow, sur les milliards de dollars issus du trafic de drogue et investis dans les entreprises pharmaceutiques qui produisent des quantités inimaginables d’opiacés. 

Les psychopathes des cartels et des gangs, que vous voyez dans les films et les séries et dont on parle aux infos, servent en réalité à masquer les vrais responsables que l’on trouve dans les conseils d’administration des grands labos pharmarceutiques. Mais aujourd’hui ces barons en costume-cravate (cravate rouge précise Winslow), au lieu d’écoper de peines de prison, perçoivent des bonus annuels. Le candidat qui décidera de s’attaquer à eux sera le vrai héros d’une nation accro.

► « La Frontière » de Don Winslow, un roman publié aux éditions Harper Collins. 

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